Terre promise

J’arrive après la bataille avec ce petit billet sur un roman qui a déjà fait couler beaucoup d’encre, reçu les prix Interallié et Jean Giono, été finaliste au Goncourt 2023… Mais mieux vaut tard que jamais pour le conseiller à ceux qui, comme moi, seraient passés à côté.

Avec Humus de Gaspard Kœnig (Les éditions de l’Observatoire, 2023), j’ai éprouvé un plaisir de lecture que je n’avais pas ressenti depuis longtemps, scotchée au point de terminer dans la pénombre les 380 pages du livre, au soir du deuxième jour, ne me résolvant pas à le lâcher pour éclairer la lumière ! D’autant que finir cette lecture dans une ambiance crépusculaire seyait plutôt bien au propos…

Tout m’a séduite dans ce livre. Le fond d’abord : une réflexion à la fois satirique et profondément humaniste sur notre époque, au sens où le regard de l’auteur est à la fois implacable et compréhensif sur la nature humaine universelle et au désarroi intemporel de ses questionnements. Caustique donc, mais jamais cynique.

La forme, ensuite : une écriture nerveuse, qui sait trousser un récit, faire rire, mais aussi émouvoir et émerveiller, le temps d’une description de la Nature – naturée ou naturante comme dirait Spinoza qui n’est pas la moindre des auteurs qu’on retrouve dans un texte, dont l’érudition est maîtrisée sans trop de forfanterie.

L’histoire, aussi : celle de deux jeunes hommes que tout oppose, et des variations de leur indissoluble amitié . Arthur est issu de la bourgeoisie parisienne et fin lettré, Kevin fils d’ouvrier agricole de Limoges , ils sympathisent pendant leurs études à l’Agro Paris Tech. À leur sortie de l’École, tous deux misent sur le pouvoir méconnu des vers de terre pour agir contre le désastre environnemental mais chacun à sa manière se retrouve pris dans les rouages d’un système économique, social et écologique qui les dépasse.

Un sens certain de l’autodérision, enfin, puisqu’en passant, l’auteur met espièglement en scène un personnage secondaire dénommé Gaspard qui cumule beaucoup des ridicules de l’époque et des milieux sociaux décrits, façon bienvenue de signaler qu’il ne s’exclut pas du lot et prend sa part des travers de notre époque.

La drôlerie n’est pas la moindre des qualités de ce roman pessimiste, comme en témoigne ce passage (p. 258) , alors que l’un des deux garçons, désespéré par ses échecs, envisage le suicide, repoussant l’option de la corde par peur de rater son nœud, pour envisager celle du poison dénichable sur le darknet :

« Un peu gêné tout de même de recourir à la chimie, Arthur se renseigna sur la manière de fabriquer du cyanure à partir de noyaux d’abricots ou même de pépins de pommes. Il trouva des recettes convaincantes, mais l’amygdaline ainsi produite nécessitait d’être digérée avant de se métaboliser en poison. Il renonça à la mort bio, trop laborieuse, et commanda par la poste les petits comprimés blancs. […] Restait la question du corps. […] La perspective d’un cercueil l’ennuyait. Trop claustrophobique. La crémation ? Deux cent cinquante kilos de carbone envoyés dans l’atmosphère. À quoi bon mener une existence aussi sobre que la sienne pour tout gâcher au dernier moment ? »

Du plateau de Saclay à la Silicon Valley en passant par les cabinets ministériels et les champs de l’Orne, les vaches sacrées de notre époque en prennent pour leur grade (méritocratie, RSE, retour à la nature…) et de nombreux sujets du débat public sont abordés (revenu universel, médecines douces, novlangue managériale….). Les rebelles comme les soumis ont leurs ridicules. Et le livre résonne encore plus intensément à la lumière de la récente mobilisation des agriculteurs pour défendre, au-delà de leur profession, leur existence, et la nôtre.

« […] [Kevin] n’aimait pas qu’on manque de respect aux anciens. Surtout à ces agris qui avaient vingt ans dans les années soixante-dix et qui avaient tout changé à leur manière de faire. On leur avait vendu le progrès et ils l’avaient acheté comptant. C’était le pari le plus fou jamais tenté par une génération. Pari perdu, peut-être. Mais comment leur reprocher leur audace, leurs machines aux formes de vaisseaux spatiaux, leur soif de savoir inextinguible, leur espoir fou en un monde sans guerre ni famine? De paysans, ils étaient devenus mécanos, chimistes, juristes, financiers et géopoliticiens. Leur échec était aussi celui de l’humanisme. » (p. 44)

En regardant la liste des prix Interalliés depuis la création du prix en 1930, je vois que Paul Nizan l’avait reçu en 1938 avec La Conspiration. Je trouve qu’il y a là une belle filiation. Lui aussi observateur acerbe de l’intelligentsia de sa génération, Nizan aurait sans doute pu écrire, comme Koenig p. 96 :

« Ce qui avait commencé comme une douce hypocrisie collective finissait par devenir le substrat des croyances intimes. »

Laisser un commentaire