Pendant la période préélectorale aux États-Unis, j’ai eu envie de lire un roman sur l’Amérique contemporaine. The Forgotten Girls: a Memoir of Friendship and Lost Promise in Rural America de Monica Potts (Penguin Books, 2024) a attiré mon attention et je conseille cette lecture à toutes celles et tous ceux qui veulent se plonger dans une description sans concession de la vie américaine telle qu’on ne nous la décrit pas souvent, bien éloignée des rêves d’American Way of Life – si tant est qu’ils existent encore. En français, le livre est traduit par Cécile Deniard aux éditions du Globe, sous le titre Les Oubliées de l’Arkansas.
L’autrice, Monica Potts, est une journaliste née en 1979 qui a grandi à Clinton, une petite ville déshéritée de l’Amérique rurale (oui, « Clinton » comme Bill Clinton, lui-même originaire de l’Arkansas !) . Darci est son amie d’enfance, avec qui elle est allée au collège puis au lycée. Toutes les deux avaient en commun d’être brillantes, passionnées de lecture et issues de familles pauvres. Elles s’étaient promis de quitter dès que possible leur trou paumé où devenir mère à 15 ans et épouse au foyer à 16 semblait le seul horizon à leur portée, à moins de tomber dans la drogue et les mauvaises fréquentations (voire une combinaison des trois).

Mais alors que Monica parvient à s’extraire de Clinton pour étudier dans une université cotée de Pennsylvanie et faire carrière grâce à l’écriture, Darci reste prisonnière de leur milieu et ville d’origine. Les jeunes femmes perdent contact.
Vers 35 ans, Monica, qui n’est plus guère revenue en Arkansas si ce n’est pour de brèves visites familiales, renoue avec Darci et décide d’enquêter pour tenter de comprendre ce qui peut expliquer qu’à partir d’un même point de départ, leurs trajectoires aient été aussi différentes.
Dans ce récit, j’ai autant aimé la description sociologique de cette Amérique blanche, religieuse et rurale, aux prises avec son déclin, que celle de l’amitié complexe entre deux adolescentes devenues femmes, faite de périodes de silence autant que de moments de communion.
Avec ses yeux d’adulte, l’autrice revient sur son adolescence avec beaucoup de justesse ; le regard qu’elle porte sur le milieu dans lequel elle a grandi est dépourvu de misérabilisme, il constate sans juger.

À bien des égards, ce récit éclaire la réélection de Donald Trump à la présidence des États-Unis et la rend moins inexplicable qu’elle peut nous sembler, à nous autres Européens. C’est aussi une remarquable analyse sociologique des déterminismes sociaux et des moyens qui peuvent contribuer à les alléger. C’est enfin un voyage en adolescence émouvant, qui n’est pas sans faire écho à ceux que propose Nicolas Mathieu dans ses romans.

