Comme à la maison

Un jour de famine où j’écumais les librairies désespérant de trouver lecture à mon goût, le hasard a fini par me mettre sous les yeux un petit livre à la couverture sépia barré d’un nom claironné sans prénom… Mon errance n’avait pas été vaine : je venais de rencontrer Claro.

Claro, Christophe Claro, signe ses livres de son seul nom de famille. Certains d’entre vous le connaissent peut-être déjà, soit pour ses livres soit pour ses critiques littéraires dans Le Monde. Ce n’était pas mon cas.

Dans ce court récit, La Maison indigène (Actes Sud, coll. Babel, 2020), il part à la recherche de son histoire familiale, du côté paternel, au travers de l’exploration d’une maison néomauresque construite en 1930 à Alger par son grand-père architecte à l’occasion des 100 ans de présence française en Algérie.

Le sort s’acharnant (ou plus exactement les libraires faisant bien leurs étals !), j’ai eu l’occasion de découvrir Claro en chair et en os quelques jours plus tard à la Maison de la Poésie où il présentait son dernier opus, Des milliers de ronds dans l’eau (Actes Sud, 2025). J’ai ainsi eu en direct la confirmation que j’avais mis la main sur un objet littéraire hors du commun puisque en lieu et place d’une banale interview de promotion, le public a eu droit à une véritable petite pièce de théâtre à la frontière du burlesque et de l’absurde, Claro étant « interviewé » par l’acteur Bruno Blairet (voir ici, en espérant qu’une captation sera mise en ligne !). Inutile de dire que ce spectacle réjouissant a renforcé mon envie de continuer à explorer l’œuvre de Claro mais revenons-en pour l’instant à sa « maison indigène ».

L’enquête de Claro sur ce vestige de la colonisation construit par son grand-père nous plonge dans la ville d’Alger des années 1930, où l’on croise Albert Camus venu visiter cette maison et en ayant tiré l’un de ses premiers textes mais aussi Le Corbusier, ou Luchino Visconti…

Surtout, on assiste à une intéressante évolution de l’auteur : lui qui croyait n’avoir « nulle envie à l’époque d’habiter cette demeure fantôme qu’on nomme origine » et qui se disait « sourd aux racines, aveugle aux jeux de lumière dans les hauts feuillages de l’arbre généalogique » (p. 16), il découvre qu’il finit par ressentir « le sentiment d’être lié, ou relié, à un passé dont [il] n’[a] pas voulu, comme on ne veut pas d’un vêtement dont on est sûr qu’il ne nous ira pas – sans l’avoir essayé – ou comme on s’interdit de goûter à un plat qu’on imagine empoisonné, alors même que c’est notre imagination qui est empoisonnée, par la peur, la peur de succomber à des saveurs qui peut-être nous sauveraient de bien des famines ». (p. 66)

Son grand-père disait avoir formellement interdit à ses maçons l’usage du fil à plomb pour mieux créer l’illusion d’une authentique maison de la Casbah, jusque dans ses imperfections. Jolie image de la recherche d’une histoire familiale qu’on reconstruit forcément un peu pour la rendre plus vraie. « L’apparence est trompeuse, mais les intentions qui président à la tromperie sont, elles sincères. » (p. 24)

Les phrases sont émaillées d’expressions qui font mouche comme quand Claro évoque une lettre du poète Sénac à Camus en disant qu’elle était « toute hérissée d’espoirs » (p.54), ou bien lorsqu’il décrit une vie morne « rongée par l’acide prosaïque » (p. 173), ou bien encore quand il fait résonner, au détour d’une phrase, la bribe d’une chanson populaire, créant chez le lecteur un drôle d’écho mémoriel fractal. « Souvenir d’un temps superbe, souvenir d’un temps maussade : le ciel était-il gris de nuages, y volait-il des oies sauvages ? ».

Oui, je conseille sans réserve ce récit, à la fois balade dans l’Alger des années 1930 aux côtés de Camus, quête des origines conduisant à celle des origines de l’envie d’écrire, et plaisir de lecture grâce à une écriture qui mérite qu’on ne passe pas à côté.

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