Il faut parfois laisser faire le hasard… Dans l’indolence des vacances, mes yeux parcourent les rayonnages de la bibliothèque du petit village de mes parents quand ils s’arrêtent sur la tranche d’un ouvrage de Mathieu Belezi dont je viens justement de lire un attrayant portrait dans le journal La Croix. Je saute sur l’occasion de me faire ma propre idée sur cet auteur et quelle n’est pas ma surprise de retrouver dans ce court roman la bouleversante histoire que j’ai vue jouée au Festival Off d’Avignon quelques jours plus tôt, dans un « seule en scène » intitulé Emma Picard, au Transversal théâtre.
J’ignorais que cette pièce était l’adaptation d’un autre roman de Mathieu Belezi. Attaquer la terre et le soleil a quant à lui connu un grand succès lors de sa parution en 2022 aux éditions Le Tripode. Succès bien mérité à mes yeux. J’encourage ceux qui n’auraient pas encore croisé les pages de cet auteur à s’en saisir, mais attention : ça secoue.

Attaquer la terre et le soleil retrace le chemin de croix d’une femme, Séraphine, partie avec son mari tenter sa chance en Algérie au milieu du XIXe siècle, quand le gouvernement français en manque de colons faisait miroiter une vie de cocagne aux paysans pauvres de métropole. Passé les affres d’une sordide traversée, elle se retrousse les manches pour tirer de quoi vivre des sept hectares généreusement donnés par la France.
Mais la terre est aride, glacée en hiver, brûlante en été, dépourvue de puits, soumise aux assauts des sauterelles et du choléra, sans parler de l’hostilité des populations voisines d’une région loin d’être « pacifiée », contrairement aux promesses du gouvernement. Bientôt, cette terre ne couvrira plus les semences des prochaines récoltes mais les corps de ses enfants.
Le point de vue de Séraphine alterne avec celui d’un officier militaire précisément chargé de cette « pacification », jusque dans ses aspects les plus barbares. Les passages de « rude besogne » succèdent aux « bains de sang ».
L’écriture est aussi sèche et brute que la terre et le soleil qu’elle décrit ; ni fioritures ni pathos, elle prend aux tripes et se dévore sans une gorgée d’eau. Mathieu Belezi donne magnifiquement à voir dans quels abîmes ont dû sombrer les espoirs déçus de tous ceux qui ont ainsi quitté la métropole dans l’espoir d’une vie meilleure.
Sans jamais faire de portrait à charge des colons pauvres transplantés, il permet aussi de voir crûment pourquoi rien de bon ne pouvait sortir de cette colonisation, et pourquoi son souvenir est si difficile à cicatriser, des deux côtés de la Méditerranée.

