Estrémadure

László Krasznahorkai, prix Nobel de littérature 2025. L’occasion de découvrir cet auteur hongrois, mais par quel ouvrage commencer ? Chez mon libraire, j’hésite entre La Mélancolie de la résistance (beau titre) et Le Dernier Loup ; le Loup finit par l’emporter, non parce qu’il est plus léger (74 p. aux éditions Cambourakis contre 448 p. pour La Mélancolie en Folio) mais parce que la quatrième de couverture m’apprend qu’on y parle de l’Estrémadure, région d’Espagne qui m’est encore tout aussi inconnue que la littérature de Krasznahorkai, mais plus pour longtemps.

Depuis bientôt deux ans en effet, je fais partie de Paris Bird, un groupe animé par David Rosane qui organise des balades ornitho autour de Paris et ailleurs. Une association informelle que je ne saurais trop conseiller aux amateurs d’oiseaux et de bonne compagnie. En avril, je vais découvrir l’Estrémadure avec elle, et il n’en fallait pas plus pour que je voie un signe du destin dans ce livre qui m’arrive entre les mains. Bonne pioche !

L’histoire : un ancien professeur de philosophie désabusé, devenu selon lui incapable de penser, qui passe ses journées à siroter des bières dans un bar minable de seconde zone, reçoit un jour d’une mystérieuse fondation une invitation à se rendre en Estrémadure pour écrire un texte sur cette région. Perplexe, l’homme accepte, attiré par la rémunération offerte, même s’il doute de parvenir à écrire quoi que ce soit pour répondre à cette commande.

L’ouvrage est le récit de ce voyage qui vient contrecarrer la déchéance de ce professeur accablé par le poids de l’existence. Son originalité tient dans sa construction, à la fois au futur, au présent et au passé, un mélange des temps qui réussit en outre la gageure de former une seule phrase. Habituellement, ce genre de prouesse stylistique me rebute – saluons le défi brillamment relevé par la traductrice du texte en français, Joëlle Dufeuilly – mais ici, il sert admirablement le propos et on l’oublie vite, preuve qu’elle est réussie.

Le narrateur raconte donc dans une seule et même phrase, en s’adressant à lui-même ou à l’oreille distraite du barman qui s’affaire dans la réalité du quotidien, comment il finit par accepter l’invitation (avant), comment se déroule le voyage (pendant) et comment il le retrace par écrit (après), le tout en une seule et même temporalité.

En Espagne, les organisateurs se mettent en quatre pour faciliter son séjour et répondre à ses moindres demandes – lui qui n’en a aucune ! Tout en culpabilisant de son imposture, il finit par se conformer à ce qu’on attend de lui (« ils étaient trop gentils, on ne pouvait rien leur refuser » p. 23). Tirant le fil ténu d’une phrase à la poésie incongrue lue dans un article sur l’écologie de la région (« c’est au sud du fleuve Duero qu’en 1983 a péri le dernier loup »), il se lance dans une enquête sur la mort de ce dernier loup qui l’amène à sillonner la région pour rencontrer les protagonistes de cette histoire, et, finalement, à en retirer bien des choses intéressantes et émouvantes à raconter.

Il y a tant d’espoir et de lumière dans ce petit livre en apparence si noir ! Alors que tout semble vain au narrateur, alors qu’il se sent complètement incapable de produire quoi que ce soit, le simple fait de se laisser prendre par la main et de jouer le jeu finit par lui permettre de retrouver un semblant de concentration et de produire un récit plein de suspense et de rebondissements. Il me plaît de croire que s’il décide de toujours le laisser sans dénouement, c’est comme Shéhérazade, pour rester en vie.

Ce qui est sûr, c’est que ce Dernier Loup m’a convaincue de continuer à explorer les œuvres de László Krasznahorkai. Sa Mélancolie de la résistance m’accompagnera dans mon séjour découverte de l’Estrémadure !

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