À la maison de la Poésie de Paris, mardi 9 juin 2026, le batteur et compositeur de jazz Frédéric Jean proposait une lecture musicale d’extraits du roman de René Depestre, Hadriana dans tous mes rêves (Gallimard, 1988), prix Renaudot 1988. L’occasion pour moi de découvrir ce poète haïtien installé dans l’Aude depuis les années 1980 et dont on fête cette année le centenaire de la naissance.

Le roman, que j’ai lu avant d’assister au concert, m’a transportée. À la fin des années 1930, Hadriana, une magnifique adolescente, est ravie à l’existence le jour de ses noces, au moment même où elle dit « oui » à son futur époux et à la vie.
Son histoire est celle d’un deuil qui marque au fer rouge les habitants de la petite ville portuaire de Jacmel, au sud d’Haïti. Elle se déroule sur trois jours, revécus longtemps après par deux protagonistes, dont Hadriana elle-même.
Le surréalisme magique n’est pas ma tasse de thé mais ici, il s’intègre naturellement à l’histoire et à la vie quotidienne des habitants de Jacmel d’où est originaire René Depestre et dont il décrit magnifiquement l’ambiance. Le souffle des phrases, la beauté des descriptions, la pureté des sentiments et des sensations adolescentes sont à proprement parler envoûtants.
Dans ce roman, ceux qui comme moi ne connaissent pas grand-chose au vaudou découvrent aussi plus exactement ce qu’est un zombi dans cette religion, et la puissance symbolique de cette croyance.
Il en résulte une magnifique célébration de la vie. Une vie que Noirs et Blancs traversent ensemble en frères, ce qui fait du bien à lire.
« Le catafalque d’Hadriana Siloé était dressé entre deux rangs de cierges, au milieu de l’allée des Amoureux, bien avant les coups de dix heures du soir. Les étoiles brillaient si bas qu’elles semblaient appartenir à la chapelle ardente. De toutes les maisons environnantes, les gens avaient apporté des chaises et des bancs. À l’arrivée du cercueil ouvert les tambours du carnaval s’étaient tus spontanément. Ne sachant que faire encore du chien malade de ma solitude, je profitais de l’accalmie pour me faufiler dans la multitude.
Les bandes carnavalesques avaient complètement pris possession de chaque mètre carré de la place. […]
Je m’arrêtais d’abord devant un groupe d’hommes déguisés en femmes. Pour simuler un état de grossesse avancé, ils avaient placé sous leurs robes de satin vert des oreillers et des coussins. […]
Des barons et des marquises de la cour de Louis XIV jouaient à saute-mouton sur le gazon avec des sacerdotes en habit du tiers-ordre des Capucins, rosaires à la ceinture, croix de bois sur la poitrine. Des officiers généraux, noirs et mulâtres, en uniforme de la grande armée de Napoléon, faisaient d’amicales parties de bras de fer avec des officiers du corps de marines, au temps de l’occupation de l’île par les troupes d’assauts du président Wilson. […]
Le temps du masque avait convoqué trois siècles d’histoire humaine à la veillée de ma frangine. Les figures sculptées dans le marbre le plus pur comme les figurines de bois pourri se préparaient ensemble à danser, chanter, boire du rhum, marronner la mort, en soulevant la poussière de la place d’Armes de mon village qui, au milieu de la mascarade générale, se prenait pour la scène cosmique de l’univers. (p. 59-63, édition Folio, Gallimard, 2025). »
Pour celles et ceux qui souhaiteraient écouter le concert, ici une captation réalisée lors d’une précédente représentation à la maison de la Poésie. Mais je recommande vivement la lecture du roman qui a sa propre musique, que Frédéric Jean a eu la finesse de ne pas singer. Pour ma part, j’ai hâte à présent d’explorer le reste de l’œuvre poétique de René Depestre.


ça donne encore plus de lire ce livre
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