Ma vie avec Apollinaire

Je suis jalouse de mes amours littéraires, je voudrais qu’elles parlent à moi seule. D’habitude, je fuis donc les écrits sur mes auteurs favoris, j’ai toujours l’impression qu’on me vole quelque chose. Rien de tel avec le petit livre que François Sureau consacre « en guise de remerciement » à celui qui l’aura, écrit-il, « hanté en ami » toute sa vie, Guillaume Apollinaire.

À mon tour, je suis reconnaissante à François Sureau car son essai m’a permis de mieux comprendre certains sentiments que j’ai toujours confusément ressentis à la lecture de ce poète. J’ai aussi retrouvé, chez lui, cette impression qu’il était présent à mes côtés depuis que j’ai lu Alcools à 15 ans.

[…] j’ai compris très tôt […] que je pourrais apprendre de lui comment consentir sans faiblesse, m’attrister sans me perdre, chercher sans me décourager. (François Sureau, Ma vie avec Apollinaire, Gallimard, p. 12)

François Sureau, lui aussi, fait remonter son compagnonnage avec Apollinaire à l’adolescence, cet âge des aspirations infinies. Il allait alors jusqu’à vouloir ressembler physiquement à Guillaume, en adoptant la même pipe que lui, et en rêvant de devenir écrivain. Pour ma part, même si je savais déjà que je ne voulais pas d’enfant, je me disais que si un jour j’avais un garçon, je l’appellerais Guillaume, en mémoire de celui qui m’aidait à supporter les jours (où l’on trouve un déterminisme genré des projections dans l’avenir…).

François Sureau n’est pas un spécialiste de la vie de Guillaume Apollinaire. L’intérêt de ses observations est ailleurs, dans la façon dont il tisse ensemble ses expériences personnelles d’homme de lettres et de soldat à celle du poète. Il rend parfaitement compte de la liberté d’Apollinaire qui, loin des hommes à principes que furent les surréalistes dont il forgea pourtant le nom du mouvement, suivit toujours sa seule fantaisie, avec une érudition joyeuse et sans aucun esprit de sérieux.

François Sureau dit aussi l’amour du poète pour un monde nouveau dans lequel il s’est engagé à fond, sans craindre les contradictions, en acceptant d’en être souvent déçu. Apollinaire a pu louer le « Père la Victoire » et dans le même temps, écrire une pièce aux accents antimilitaristes, ou bien encore s’extasier devant les techniques modernes sans pour autant être un admirateur béat du progrès. Et à la différence de Rimbaud, il n’est pas parti, il s’est même « rangé » peu avant sa mort. On a pu le lui reprocher.

François Sureau dit enfin très bien comment Apollinaire accepte le mal et le malheur inhérents à notre existence humaine et y décrit un consentement dans lequel entre beaucoup moins de passivité que ce qu’on pourrait croire.

Guillaume a vu mieux que personne ces choses de la vie qu’on ne voit qu’en passant, et dont les traces laissées dans l’âme finissent par composer le seul royaume où l’on soit vraiment chez soi. » p. 117

Plus prosaïquement, j’ai été ravie d’apprendre qu’Apollinaire adorait les sanguins, ces champignons méditerranéens orange que j’aime aussi beaucoup (il me faudra lire les Anecdotiques qui manquent encore à ma bibliothèque et d’où cette information est tirée) !

J’ai aussi beaucoup aimé, parmi d’autres, cette observation sur la création littéraire que François Sureau applique à Apollinaire : « Dans la querelle du Contre Sainte-Beuve, on s’égare souvent en imaginant que la vie précède l’art. Peut-être au contraire l’artiste forme-t-il des fantômes avant de les voir s’incarner dans une femme, pour en revenir aux fantômes originels après que la femme a disparu. » (p. 60)

Maintenant, j’ai envie de découvrir les autres écrits de François Sureau dont la sensibilité m’a semblé si proche de la mienne. Et surtout, j’ai envie de tout lire et relire d’Apollinaire qui m’accompagnera moi aussi jusqu’à la fin.

Bonne rentrée à tous !

J’ai cueilli ce brin de bruyère

L’automne est morte souviens-t’en

Nous ne nous verrons plus sur terre

Odeur du temps brin de bruyère

Et souviens-toi que je t’attends

(Guillaume Apollinaire, « L’Adieu », Alcools, Paris, 1913).

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