Lydie Salvayre, souvenirs pour « Pas pleurer »

La lecture du prix Goncourt 2014, Pas pleurer, de Lydie Salvayre (Seuil, 2014), s’est imposée à moi dans le droit fil d’une période « guerre d’Espagne ». Depuis quelques mois en effet, j’essaie de connaître un peu mieux ce pan tragique de l’histoire européenne, qui ne fait souvent que quelques lignes dans nos livres d’histoire, présenté succinctement comme un champ d’essai militaire pour les bombardiers allemands de la division Condor ou le premier jet de la barbarie qui allait toucher le monde entier au XXe siècle.

Lydie Salvayre accomplit la gageure de donner une vision historique synthétique, complète et balancée de ce conflit complexe, tout en écrivant un ouvrage extrêmement personnel grâce à la mise en parallèle des souvenirs fragmentaires de sa mère, Montse, et de ceux du Georges Bernanos désemparé des Grands Cimetières sous la lune.  Il faut se souvenir que ce dernier a été le témoin direct des prémices sanguinaires du conflit en 1936, sur l’île de Palma de Majorque, et qu’il a su aller contre ses convictions religieuses et politiques pour dénoncer les exactions nationalistes et leur cautionnement par les hiérarques de l’église catholique espagnole.

J’ai beaucoup apprécié le début du roman, où est décrit le contexte pétrifié de traditions dans lequel arrivent les idées nouvelles qui vont bouleverser l’ordre établi, ébranler les certitudes, les renforçant chez certains, les renversant chez d’autres, dans des proportions extrêmes, à la mesure de l’impétuosité du tempérament espagnol. Le roman décortique avec subtilité le mécanisme pervers par lequel toute guerre civile prospère en cristallisant les antagonismes anciens qui, loin d’être uniquement politiques, remontent parfois jusqu’à l’enfance des protagonistes.

Ce qui est remarquable dans le roman de Lydie Salvayre (car c’est bien ainsi qu’est désigné son récit), c’est le regard pondéré qu’elle porte sur les différentes parties en présence : il y a des purs et des salauds dans tous les camps, des idéalistes et des doctrinaires aux idées « bien rectangulaires » de part et d’autre. Elle incite à ne jamais oublier où peut conduire un usage abusif du mot « nation », à quelque époque que ce soit.

Ce qui donne une tonalité particulière à son roman, c’est aussi, et surtout, la créativité autour de la langue. Le lecteur passe sans préavis de l’écriture sobre et pure de la narratrice aux mots métissés de sa mère, qui livre ses souvenirs dans un ‘francespagnol’ tour à tour comique ou déchirant d’émotion. La tendresse de la fille à reprendre le français souvent malmené par sa mère souligne leur complicité. Leurs deux langues se côtoient et s’enrichissent mutuellement, comme se côtoient et s’enrichissent Histoire mondiale et histoires personnelles.

« Et moi qui étais une noix blanche, pourquoi tu te ris ?, moi qui ne connaissais rien à rien, qui n’étais jamais entrée dans le café de Bendición par interdiction paterne, (…) je suis devenue en une semaine une anarquiste de choc, prête à abandonner ma famille sans le moindre remordiment et à piétiner sans pitié le corazón de mi mamá. »

Parlant de son frère, libertaire :

« (…) José est un cœur pur, ça existe, ma chérie, ne te ris pas, José est un caballero, si j’ose dire, il aime régaler, est-ce que régaler est français ? Il s’est dédiqué à son rêve avec toute sa juventud et toute sa candeur, et il s’est lancé comme un fou dans un plan qui ne voulait rien d’autre qu’un monde beau. Ne te ris pas, il y en avait beaucoup comme lui en l’époque, les circonstances le permittaient sans doute, et ce plan il l’a défendu sans calcul ni pensée-arrière, je le dis sans l’ombrage d’un doute. » (p. 77-79).

La langue, encore et toujours vecteur de l’être dans le monde, comme quand Montse arrive, été 36,  dans la grande ville catalane tout en ébullition et pleine de joie, où les milices libertaires ont pris le pouvoir : « (…) Elle entend, pour la première fois de sa vie, des langues étrangères, c’est un plaisir de l’âme » (p.115). Comme quand, de retour au village, se tisse doucement entre elle, la paysanne, et son beau-père, le bourgeois, une belle relation grâce à laquelle elle apprend « des mots distingués tels que congratuler, dépérir ou se fourvoyer, dont personne n’avait jamais usé devant elle et qui lui donnaient l’impression qu’ils élargissaient considérablement son espace mental. » (p.224).

On parle beaucoup, en ce moment, de « notre » prix Nobel, Patrick Modiano, comme de l’auteur par excellence sur la mémoire et l’oubli mais il s’agit presque toujours avec lui d’une mémoire douloureuse, pleine de culpabilité, de chagrins rentrés. Lydie Salvayre, si elle n’occulte rien des atrocités de la guerre civile espagnole, donne également ici une version magnifique de quelques semaines de joie pure, celles vécues en 1936 par une adolescente exaltée qui découvre une forme de liberté.

Elle illustre ainsi le fait que la mémoire, sélective, peut aussi illuminer une vie entière et donner à jamais le courage d’avancer et la force de « pas pleurer ».

***

Pour ceux qui voudraient avoir leur période « guerre d’Espagne », voici mes découvertes (ou redécouvertes) de l’an dernier :

Michel del Castillo : Tanguy (1957), Le Crime des pères (1993), Le Temps de Franco (2008).

Georges Bernanos, Les grands Cimetières sous la lune (1938). NB : certains paragraphes sont des bijoux, mais dans l’ensemble, j’ai trouvé le ton pamphlétaire difficile à lire pour nous aujourd’hui.

Georges Orwell, Homage to Catalonia (1938)

Au cinéma : Ken Loach, Land and Freedom (1996)

Reste sur ma liste : André Malraux, L’Espoir (1937), pas encore lu à cause d’une petite prévenance personnelle à l’encontre du  style de l’auteur…

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