Trilogie égyptienne (suite et fin)

Voilà… C’est le cœur et l’esprit lourd de mélancolie que je viens de refermer la trilogie de Naguib Mahfouz évoquée dans le précédent article de ce carnet de lecture.

Une impression qui n’est pas sans me rappeler celle qui fut la mienne en tournant la dernière page d’À la recherche du temps perdu. Car comme chez Proust, c’est bien le Temps qui est le personnage principal de cette œuvre, ce Temps qui « mange la vie » comme l’exclame si crûment Baudelaire dans « L’Ennemi » de ses Fleurs du Mal.

L’ampleur et le souffle du romancier égyptien sont à la mesure de son entreprise, réussie, de faire ressentir le passage du temps sur les hommes et l’Histoire, qui laisse derrière lui bien peu de permanences si ce n’est le bruit de fond d’un vieux quartier et de ses passants qui continuent à passer, quoi qu’il arrive.

Le personnage de Kamal, plus jeune fils de la fratrie et sans doute, pour beaucoup, alter ego de l’auteur, prend de l’ampleur dans la suite de cette trilogie. Nous le suivons adolescent puis jeune homme, vibrons de ses envolées fougueuses et idéalistes, amoureuses ou philosophiques, pour le retrouver homme mûr à la fin du troisième tome, toujours célibataire et indécis.

La vie a fait son ouvrage autour de lui, marié ses frères et sœurs, son amour de jeunesse et même ses neveux et nièces alors que lui reste seul. Son père, ce père si despotique et apparemment éternel, ce père magnifique et tout puissant, est à présent contraint de garder le lit ; c’est sa femme qui sort désormais de la maison, non pour courir les lieux de plaisir comme son mari en son temps, mais pour aller prier pour son âme et celle de ses enfants à la mosquée Al-Hussein. Quand il faut courir aux abris sous un bombardement de 1944, le fils se voit contraint de porter le patriarche dans ses bras, scène bouleversante où il devient le père de son père.

Tout ce qui était splendeur hier, jeunesse, vigueur – au moins dans le regard de l’enfant – est aussi décrépi que les sultanes almées aujourd’hui condamnées à l’indigence, leur heure de gloire ayant passé. Seules les retrouvailles avec son premier amour parviennent à ranimer chez Kamal l’énergie candide de la jeunesse, le temps d’un éphémère retour de flamme :

 »  »L’être voué à l’ennui est ardent à la marche. J’aspire seulement à tout ce qui pourrait nettoyer mon âme de son épaisse couche de rouille. »

Lui-même s’étonnait de s’être lancé si légèrement dans cette entreprise singulière, malgré la fatigue et la gêne qu’elle lui causait. Quels en étaient le but et les véritables motifs ? Il n’en savait rien au juste mais à peine avait-il vu cette étincelle de lumière illuminer le noir de sa vie que, poussé par les terribles forces du désespoir, du désir et de l’espérance, il s’était jeté à sa poursuite sans la quitter des yeux, insoucieux des embûches susceptibles de jaillir sur sa route (…). Plongé dans la détresse et l’ennui, il s’était jeté éperdument sur les traces de cette chose en laquelle il pressentait avec certitude un divertissement, et non des moindres, une bouffée de vie… et quelle vie ! Il lui suffisait d’avoir retrouvé le souci du temps, la mesure de l’espoir et l’attente de la joie. Voici même que son cœur se mettait à battre, lui qui était mort, avant ! »( Le Jardin du passé, p.336 et suivantes, Le Livre de Poche)

Mais en vain.

Chose curieuse, comme je refermai ce dernier tome, j’ai vu pour la première fois, La Fièvre dans le sang, d’Elia Zazan (1961). Le vers du poète romantique anglais Wordsworth qui donne au film son titre anglais (« Splendor in the Grass ») résonne d’un écho étrangement semblable à l’impression que laisse en moi la trilogie de Naguib Mahfouz :

« Though nothing can bring back the hour
Of splendour in the grass, of glory in the flower;
We will grieve not, rather find Strength in what remains behind »

(Libre traduction : Et même si rien ne peut ramener le temps /de la splendeur de l’herbe, de la gloire de la fleur/ ne pleurons pas sur elles mais trouvons force dans ce qu’elles nous ont laissé « ).

C’est là que semble résider la seule constante de l’âme humaine résistant au temps: dans cette capacité d’éprouver une si puissante nostalgie, et d’y survivre malgré tout, comme le fait la si belle, si triste et si forte Nathalie Wood des dernières images de ce film.

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