Ada ou l’ardeur

En achevant, totalement séduite, la lecture de Lolita (cf. article du 22 mars 2015 dans ce carnet de lecture), je m’étais promis de lire l’ultime roman de Nabokov, Ada ou l’ardeur, celui pour lequel l’auteur disait qu’il aimerait qu’on se souvienne de lui.

Raté, apparemment, puisque c’est Lolita et non Ada qui reste attachée à son nom dans la postérité. Je voulais néanmoins connaître quel sommet l’auteur pensait avoir atteint dans cette œuvre pour qu’elle ait ainsi sa préférence.

Ada ou l’ardeur, que j’ai lu dans sa version originale américaine, Ada or Ardor (éditions Penguin Modern Classics), a été publié en 1969 aux États-Unis où l’auteur a vécu jusqu’à sa mort en 1977.

Ses 461 pages traitent, ici encore, d’une histoire d’amour caché et sulfureux, mêlant inceste et pédophilie, cette fois celle d’un frère pour sa sœur – qui n’est censée être « que » sa cousine germaine au début du livre – amour fulgurant et fusionnel commencé dès la pré-adolescence, passé par de longues périodes de séparation et poursuivi jusqu’à la vieillesse.

Le roman déploie ses volutes d’une manière très particulière, puisque Van Veen, le narrateur, dit « il » dans ce récit biographique présenté comme ses mémoires, mais parfois aussi « je » quand les émotions le submergent, et souvent ce récit passe à deux voix quand les commentaires d’Ada apparaissent au fil de sa relecture.

Son cadre principal et fondateur est celui du château familial d’Ardis dont la « mansion » anglaise et le jardin mythifiés sont venu immédiatement prendre une place de choix dans mon imaginaire romanesque, juste aux côtés du Manderley de Rebecca. Il est sûr que l’auteur paie ses tributs aux grands dans les pas desquels il s’inscrit : Tchékov et sa Cerisaie, Proust et sa Recherche, Jane Austen et ses Raison et Sentiments

Les trente premières pages dressent la généalogie de la famille Veen sur plusieurs générations et semblent posées là pour tester la détermination du lecteur par une entame pour le moins abrupte… Il ne faut pas se décourager.

Par la suite, d’autres embûches viennent mettre à l’épreuve notre résistance, comme une quatrième partie sous forme de dissertation sur la « Texture du Temps », véritable thème de l’œuvre et qui occupe Ivan Veen devenu adulte et professeur de psychologie, ou bien les pages d’une géopolitique délirantes sur le monde imaginaire et atemporel – mais pas si éloigné du nôtre- dans lequel est censée se dérouler l’intrigue.

Compliqué ? Oui, un peu.

Mais on aime fort dans ce monde, et on joue aussi de mémorables parties de Scrabble dans les fins d’après-midi d’été, occasions rêvées de s’amuser sur et avec les mots, leurs double-sens, leurs sonorités qui se répondent. L’écriture de Nabokov est ici portée au paroxysme de son art, jouant entre le russe, le français et l’anglais. Presque trop ? J’ai parfois ressenti comme un trop plein, un peu comme quand le baroque devient rococo, « too much »…

Il n’en reste pas moins que, comme dans Lolita, les passions décrites au fil du texte font vibrer le lecteur avec les protagonistes. Nabokov reste mon frère, quand il décrit la nostalgie et les retours de flamme, la solitude et les questionnements existentiels avec la légèreté des ailes de papillons collectionnés par Ada ou l’humour souvent gaulois de Van, gentlemen obsédé sexuel et fier de l’être qui n’est pas sans rappeler le Mony d’Apollinaire.

« For we are visitors and investigators in a strange universe, indeed, indeed. » (p. 81 « Car nous sommes visiteurs et explorateurs d’un monde bien bien étrange » – libre traduction).

Pour lecteurs avertis…

À ceux qui voudraient tenter l’expérience :

 

 

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