Beckett « romancier »

     Assister à la représentation d’une pièce de Samuel Beckett quand on a quinze ans, dans la chaleur de l’été et du festival d’Avignon, ça fait un choc. À cet âge, certains tombent amoureux de leur professeur de théâtre… Moi spectatrice, j’ai encore clairement en tête les échanges crépusculaires entre Hamm et Clov, dans ce décor grisâtre d’une petite scène du Off, en 1992. C’était Fin de partie (Les Éd. de Minuit, 1957), qui me faisait connaître un auteur dont je sentais bien que je ne mesurais pas toute la portée. Pour peu qu’on soit d’un naturel porté aux questionnements, assister à ce « babil cliquetant » de vieillards infirmes sur fauteuil à roulette ou émergeant de poubelles, qui se traînent jusqu’au lendemain dans l’illusion d’un dialogue, ça interroge… forcément.

Deux hommes contemplant la lune, de C. D. Friedrich (1819) dont S. Beckett disait s’être inspiré pour écrire En attendant Godot (Ed. de Minuit, 1952).

     Vingt-cinq ans plus tard, je découvre le Beckett romancier. Enfin, « romancier », employons ce mot faute de mieux, puisqu’il est difficile de nommer ainsi un auteur qui fait de ses écrits l’expression de l’inexprimable, du silence, de l’incapacité à dire qui on est et ce qu’on fait là… sans lieu, sans histoire, sans notion de durée.

     Samuel Beckett (1906-1989) a reçu le Prix Nobel de littérature en 1969. Ce qu’on sait moins, c’est qu’il s’est engagé à la première heure contre le régime nazi, comme ambulancier volontaire dans l’armée française puis dans la Résistance, et, après-guerre, pour la Croix Rouge.

     Irlandais d’origine, grand admirateur de son compatriote et aîné James Joyce, il s’est installé en France très jeune et a vite écrit en français, traduisant lui-même ses œuvres (et celles d’autres auteurs). Le bilinguisme était une composante essentielle de sa créativité — multilinguisme, faudrait-il dire, car le gaélique était, avec l’anglais, sa langue maternelle, et il pratiquait aussi couramment l’espagnol et l’allemand. Lui-même disait se détourner de sa langue maternelle comme d’un « voile à déchirer« , pour se libérer des automatismes et des clichés propres à chaque langue.

     Ce n’est donc qu’aujourd’hui que je lis la trilogie de romans de Samuel Beckett, Molloy (Les Éd. de Minuit, 1951), Malone meurt (1951) et L’Innommable (1953), les trois ne faisant qu’un selon l’auteur. Trois variations sur un même thème :  « la nécessité de dire, l’impossibilité de dire » , toujours plus épuré des scories narratives, vers une forme d’abstraction qui ne tombe pourtant jamais dans l’intellectualisme.

     On aurait tort de faire de Beckett un auteur cérébral, lui même se défendant de faire de la philosophie dans ses textes, tout comme il récusait l’appartenance au théâtre de l’absurde, au Nouveau roman ou à l’existentialisme. Pas seulement par esprit d’indépendance mais parce que sa volonté était avant tout de susciter des images et des sensations, pour toucher le lecteur dans son affect plus que dans son intellect.  « Si le sujet de mes romans pouvait s’exprimer en termes philosophiques, je n’aurais pas eu de raison de les écrire. »

     Dans le premier tome de cette trilogie, il y a encore une trame d’histoire, deux parties dont on suit relativement bien le mouvement : un homme, Molloy, est confiné dans une chambre, il doit écrire un rapport que des « types » viennent régulièrement lui demander, sur une étrange errance en forêt. Quand la deuxième partie commence, c’est un autre, Moran, enquêteur de profession, et apparemment beaucoup plus structuré dans son mode de vie, qui prend le relais narratif en partant sur les traces de Molloy. Mais peu à peu, la confusion s’installe, Moran se perd lui aussi dans les bois et devient un autre Molloy…

     Dans les deuxième et troisième tomes, le « je », le « soi », les identités, sont encore plus incertains. Le décor se resserre autour d’un personnage unique (Beckett se disait très inspiré par L’Enfer de Dante, dont on retrouve ici la construction en spirale inversée), un invalide qui ne sort finalement plus de son lit. Le langage est toujours plus impuissant à décrire le réel alentour, ce « galimatias effréné » . Mais si Beckett va vers l’abstraction, c’est à partir du très concret, de la matière, du corps vécu, avec ses trivialités. Et, si besoin, avec des grossièretés de langage ou de situation qui n’évitent ni l’abjection ni le mauvais goût.

     Qu’est ce qui tient, alors, le lecteur en haleine ? La ponctuation et la construction des phrases, tout d’abord, qui introduisent une grande proximité avec le narrateur et créent une sensation d’essoufflement, notamment par des paroles au style direct insérées sans introduction dans celles au style indirect. Le rythme des phrases est un véritable « flow », comme disent les slameurs d’aujourd’hui, un ressassement qui ne perd pourtant jamais le lecteur car il repose sur les sensations concrètes de celui qui, toujours, essaie de dire « je », une fois débarrassé des « sacs de sciure » qu’étaient ses personnages fictifs : « Ces Murphy, Molloy et autre Malone, je n’en suis pas dupe. Ils m’ont fait perdre mon temps, rater ma peine, quand il fallait parler seulement de moi, afin de pouvoir me taire…« , « maintenant, c’est moi qui dégoise, les assiégeants sont partis, je suis maître à bord » (L’Innomable, p. 27 puis 174).

     Et en dépit des apparences, tout n’est pas que désespoir, solitude ou déchéance dans l’univers littéraire de Beckett. On y trouve aussi une grande pitié pour la souffrance humaine (n’oublions pas son engagement d’infirmier). Alain Badiou, l’un de ses plus grand commentateurs, disait justement ne voir chez lui « ni symbole, ni dérision, mais un amour puissant pour l’obstination humaine » . D’ailleurs, pour tous ses personnages, le suicide n’est jamais une solution, ce qu’ils justifient avec humour en affirmant qu’on ne peut pas exclure que la mort puisse être « encore pire que la vie, en tant que condition  » . (p. 111, Molloy)

    L’humour et l’ironie, justement, sont également très présents chez Beckett. L’auteur utilise souvent sa grande érudition à des fins comiques, avec un usage burlesque du discours savant, comme pour ruiner d’emblée sa crédibilité et dissuader toute recherche de système de pensée. Beckett désamorce ainsi toute tendance au pathétique et évite les trémolos : rien n’est plus grotesque pour lui que le tragique.

     Avertissement aux lecteurs à la recherche de divertissement : il ne se passe rien dans ces trois romans… Le monde des choses et des hommes n’est qu’un tissu d’histoires absurdes, retraçant l’ « orgueilleux et inutile sillon » de la vie humaine, cette vie « sottement tenace, aux douleurs diligentes » (Molloy, p. 68), « aux aguets d’on ne sait quoi »  (L’Innomable, p. 141).

     Il ne se passe rien dans ces trois romans, que la production d’un texte. C’est le monde des mots qui en devient le sujet principal, dans une tentative désespérée de dire le réel. Tentative sans succès selon Beckett, qui décide alors de se tourner vers le théâtre pour éviter le truchement de ces mots, en essayant de faire passer « le dire de l’échec de dire » par la mise en scène, les attitudes des acteurs, les images suscitées, en faisant encore moins appel à l’intellect du spectateur. Et dans mon cas, le marquer à jamais.

« … il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. » (L’Innommable, dernières lignes)

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