Au cœur de Joseph Conrad

Lire Au coeur des ténèbres en plein soleil d’un Midi familier, éblouie de clarté, engourdie dans la torpeur des vacances, voilà qui est, au premier abord, un bien agréable suave mari magnoDans cette longue nouvelle (Heart of Darkness, première éd. 1899, Penguin Classics 2007, 94 pages) Joseph Conrad mêle les souvenirs personnels de sa première vie de marin à ceux de son personnage fictif, Charles Marlow, embauché par une société coloniale belge pour remonter le fleuve Congo au secours d’un poste avancé en perdition au fin-fond de la forêt vierge.

L’histoire est racontée aux bords de la Tamise, à la tombée du jour, sur un bateau stationné à quai où des marins font passer le temps en se rapportant leurs faits d’armes. La noirceur du crépuscule enveloppe progressivement le conteur et son auditoire, au fur et à mesure qu’ensemble, ils s’enfoncent dans les replis de sa mémoire et d’une Afrique mystérieuse et brutale.

La construction de ce récit est parfaite, tout en échos. L’expédition africaine est encadrée par deux épisodes en Europe, quand le narrateur se fait recruter par la kafkaïenne « Compagnie », avec notamment une savoureuse visite médicale aux relents de phrénologie, et à son retour, quand il retrouve, à jamais déphasé, la vie européenne. Au patchwork de la carte mondiale d’une Europe conquérante (rouge pour les possessions de la Grande-Bretagne, bleu pour la France, orange pour le Portugal, vert pour l’Italie, violet pour l’Allemagne, jaune pour la Belgique…) renvoient les guenilles rapiécées du misérable arlequin qui accueille la mission venue sauver son chef en pleine jungle.

Le ton se fait volontiers sarcastique pour décrire le contraste entre la grande Idée civilisatrice dont se drapent en Europe les colonisateurs, émissaires de lumière (p. 14), disant agir pour le Progrès et la civilisation d’un monde encore sauvage, et la réalité minable de ce qui se passe sur ces terres abandonnées au lucre, à l’exploitation des populations noires qualifiées de raw material (matières premières), le seul dieu révéré par les colons, ces sordid buccaneers (boucaniers immondes) étant l’ivoire.

On pense immédiatement à la partie africaine du Voyage au bout de la nuit (1932) de L.F. Céline, dont le titre même indique qu’elle est une forme de réécriture de la nouvelle de Conrad. Trente ans plus tard, on y retrouve le même mélange de terreur et de fascination face à l’abominable, la même vision pessimiste sur la nature humaine, celle des Blancs, dont la cruauté n’a d’égale que la mesquinerie, mais aussi celle des Noirs, qui ne sont jamais pris pour de bons sauvages mais pour des brutes superstitieuses.

Par la bouche de son narrateur, l’auteur montre, si besoin était, que l’unanimisme à l’égard de la mission civilisatrice de l’Europe n’avait déjà plus cours à la fin du XIXe siècle. Il fait preuve d’un relativisme étonnant pour l’époque en prêtant à son héros une vision de l’Angleterre antique comme d’une terre hostile et barbare à civiliser pour les Romains cultivés venus de leur douce Italie. Il s’appesantit longuement sur la barbarie des Blancs envers les populations noires, qu’il se refuse à désigner sous le terme de « rebelles » ou d’ « ennemis », les considérant comme des hommes et affirmant que c’est précisément le pire de tout, ce sentiment qu’ils ne sont pas inhumains, cette idée de (n)otre lointaine parenté avec ce tumulte sauvage et passionné. (p. 44)*

Mais au-delà de la critique de l’Europe colonisatrice, en faux-col amidonné au milieu de l’enfer, il y a un aspect plus intime de cette nouvelle qui m’a beaucoup touchée : en même temps qu’un récit d’aventure, elle sait être celui d’un voyage intérieur tout imprégné de zones d’ombres, une quête existentielle avec son lot de panique métaphysique : mais que fait-on là, dans cette fournaise sans issue ? What were we who had strayed in here ? Could we handle that dum thing, or would it handle us ? (p. 32)**

Cette Nature africaine immense et impitoyable, révélant pour l’auteur la démesure et l’inanité de l’esprit de conquête, renvoie aussi à tout ce qui peut grouiller dans un esprit humain.*** On pense à La Nuit remue ou plus encore à La Vie dans les plis de H. Michaux, qui explore dans d’autres voyages intérieurs cet inconnu effrayant. Homère, Virgile, mais aussi Dante et les cercles de l’Enfer de sa Divine Comédie viennent à l’esprit quand on pénètre avec le protagoniste dans la colline des mourants, où gisent les Noirs mis au rebus dans l’attente d’une mort certaine, une fois leur force de travail épuisée ou leurs corps condamnés par des maladies nouvelles pour eux.

Toutes les zones d’ombres du récit, apportées par ce qui trouble la vue (voiles, brumes, éloignement…), l’ouïe (murmures de conversations à demi-entendues, chants incompréhensibles des tribus fluviales…), par les fièvres qui altèrent la perception des personnages, multiplient les incertitudes et les interprétations d’une réalité qui se dérobe aux certitudes.

Le caractère du directeur qu’il faut aller sauver, telle une mystérieuse princesse perdue au fond de sa forêt (p. 52) est lui-aussi insaisissable. Il fait beaucoup parler : meilleur chasseur d’ivoire et redoutable commerçant pour les uns, qui voient en lui le futur dirigeant de la Compagnie, il est aussi pour d’autres un artiste, un grand penseur, un peu sorcier, qui côtoie et sait mater les locaux en usant de leurs propres charmes… Mais quand Charles Marlow recueille ses derniers mots, il ne trouve qu’une épave, d’un pessimisme sans appel. On pense au Rimbaud échoué à Harar, désespéré dans son négoce et dans sa quête.****

Alors, nulle lumière au cœur de ces ténèbres ? Je veux en voir poindre une, toute petite… Elle réside dans l’écriture et dans la lecture, qui demeurent les seules planches de salut, pour celui qui écrit comme pour celui qui lit ou qui écoute… Un livre de navigation trouvé dans une case abandonnée fait dire à Charles Marlow que devoir abandonner cette lecture était comme devoir s’éloigner dans un déchirement de l’abri sûr d’une ancienne et solide amitié (p. 47). Et, sur la Tamise, le narrateur qui rapporte le récit du marin l’exprime lui aussi dans l’une de ses rares incises (p. 33) : J’écoutais, j’écoutais, à l’affût de la phrase, du mot, qui me donnerait la clé du sourd malaise qu’inspirait ce récit semblant se former de lui-même, sans aucune bouche humaine, dans l’air pesant de cette nuit sur le fleuve

 

*(…)this suspicion of their not being inhuman (…) what thrilled you was just the thought of their humanity – like yours – the thought of your remote kinship with this wild and passionate uproar (…) (p. 44)

** « qu’allait-il advenir de nous, égarés par ici ? Pourrions-nous nous disposer de cette masse inerte ou allait-elle disposer de nous ? »  (p. 32)

*** par exemple, p. 41 : It was the stillness of an implacable force brooding over an inscrutable intention. It looked at you  with a vengeful aspect. » (…) « it made you feeel very small, very lost. « C’était l’immobilité d’une force implacable ruminant un dessin insondable. Elle vous scrutait d’un œil vengeur (…) vous vous sentiez tout petit, tout perdu. »

****p. 83 : But his soul was mad. Being alone in the wilderness, it had looked within itself,and, by heavens ! I tell you, it had gone mad (…) I saw the inconceivable  mystery of a soul that knew no restraint, no faith, and no fear, yet struggling blindly with itself.  Mais son esprit était fou. Resté seul dans cet environnement sauvage, il avait porté son regard à l’intérieur de lui, et, mon dieu ! je vous le dis, il en était devenu fou (…) j’ai vu l’inconcevable mystère d’un esprit qui ne connaissait aucune limite, aucune foi, ni aucune peur, et qui pourtant luttait aveuglément contre lui-même. (libre traduction)

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