La mémoire et le pardon

Chers amis lecteurs,

J’ai écrit ce portrait pour le dernier numéro de La Cohorte, le magazine de la Société des membres de la Légion d’Honneur. Je suis allée rencontrer monsieur Clément Quentin chez lui dans le Maine-et-Loire et je voulais partager avec vous cet échange.

Clément Quentin, la mémoire et le pardon

Clément Quentin est un élégant homme de 98 ans qui reçoit ses visiteurs dans l’intimité d’un petit salon rose, entouré de son épouse, Monique et de l’un de ses fils, Serge. Difficile d’imaginer, dans ce cadre, les épreuves traversées par ce résistant engagé dès 1942 et revenu du camp de Dachau.

Son histoire, Clément Quentin la raconte, inlassablement, depuis qu’il est à la retraite. Selon son fils, il a touché au cours de ses conférences plus de 55 000 personnes, dont beaucoup de lycéens. Si son grand âge le contraint à se ménager, il considère comme son ultime devoir d’enjoindre les générations présentes et futures à être vigilantes et à ne jamais considérer la liberté comme un acquis.

Il lui a pourtant fallu du temps avant de pouvoir témoigner. Ce n’est que vingt ans après avoir été libéré qu’il commence à exprimer certains souvenirs, et en 2004 seulement que sa petite-fille le convainc d’en faire un livre.

Il faut dire qu’une fois passée la liesse de la victoire, les déportés n’ont pas toujours trouvé des oreilles disposées à les écouter. Les antagonismes de l’Occupation demeurent et les rescapés se heurtent à l’incompréhension, voire à la suspicion d’être des affabulateurs.

Si, aujourd’hui, Clément Quentin dit avoir eu sa part de reconnaissance (Médaille de la Résistance, Croix de guerre avec palmes, commandeur de la Légion d’Honneur), il tient à témoigner pour tous les anonymes de la Résistance, ni arrêtés ni déportés, notamment les femmes, dont il déplore que le rôle ne soit pas assez connu.

Un engagement précoce dans la Résistance

Né en 1920 au Fuilet, entre Nantes et Angers, Clément Quentin grandit fils unique, de commerçants aisés. Son enfance est marquée par le souvenir des adultes ressassant les souffrances de la Première Guerre mondiale. Quand la menace se précise, Clément Quentin, qui se destinait à une carrière d’officier, décide de s’engager par devancement d’appel mais son père refuse de lui donner l’autorisation nécessaire : son fils unique, mineur, ne peut pas subir les mêmes affres que lui. Alors Clément décide de fuir, atterré par la déclaration du maréchal Pétain demandant l’armistice le 17 juin 1940. Quand il revient dans sa famille après avoir échoué à franchir les Pyrénées, les Allemands occupent déjà la région.

Beaucoup, alors, ont des idées de Résistance mais encore faut-il pouvoir les mettre en œuvre. Clément Quentin finit par trouver le bon contact avec Eugène Baudoin, dentiste à Nantes. En 1942, sous le nom de guerre Quérian, matricule RK 540, il s’engage dans les groupements Libération Nord et Cohors-Asturie. Il est chargé de recruter et de former des volontaires et aura jusqu’à quatre groupes de dix hommes sous sa responsabilité. Il doit aussi faire du renseignement et trouver des champs adaptés pour des parachutages.

La torture et la déportation

Son arrestation, qui suit de peu celle de ses chefs, arrive le 26 avril 1944. L’horreur commence : un mois et demi d’interrogatoires aux mains de la Gestapo à Angers, avec à chaque transfert, l’angoisse d’être fusillé.

Des tortures subies, Clément Quentin ne veut toujours rien dire. Il évoque seulement la souffrance des autres, notamment pendant cette interminable nuit de l’Ascension 1944 où les cris des suppliciés déchirent les murs de sa cellule, contigüe à la salle de torture, de 8h du soir à 5h du matin. « Si vous saviez … ».

Après qu’un simulacre de tribunal lui a fait signer sa condamnation à mort, lui qui n’a rien dit sous la torture se souvient d’avoir pleuré quand on a tondu ses cheveux crantés à la mode d’alors.

Clément Quentin a gardé le silence, mais il n’a pas le commencement d’un mot de reproche pour ceux qui n’ont pas réussi. « S’il y avait eu un interrogatoire de plus, qui peut dire que je n’aurais pas parlé ? ». Aucun de « ses hommes » ne sera jamais inquiété par la Gestapo, là est sa seule fierté.

De manière inexpliquée, sa condamnation à mort est commuée en « travaux forcés à perpétuité ». C’est alors le départ pour Dachau, à plus de cent dans un wagon à bestiaux, avec ceux qui meurent en route, une évasion avortée, les flaques d’eau lapées à quatre pattes à l’arrivée du convoi, malgré les coups.

Clément Quentin survit pendant dix mois à la faim, au froid, aux mauvais traitements, aux travaux forcés, et même aux expériences médicales du Block 5, jusqu’à échouer au Block des « inutiles », celui des grands invalides, où on compte jusqu’à 20 morts par nuit. Les visages des malheureux qui l’entouraient se pressent encore autour de lui quand il raconte.  À la libération du camp, contaminé par le typhus, Clément Quentin a 25 ans, il pèse 37 kg pour 1,70 m, sans cheveux crantés.

Des engagements sociaux après-guerre

Après un temps dans la maison de convalescence pour officiers de Giversac en Dordogne, il épouse Monique en 1948. Il fallait du courage, reconnaît-il, pour se marier avec un rescapé dont toutes les nuits étaient hantées de cauchemars et qui partait régulièrement hurler son angoisse dans la lande derrière la maison. Pas de cellule psychologique à l’époque.

Ne pouvant plus être officier à cause de sa condition physique, il reprend un vieux projet de créer une fabrique de chaussures mais sa politique salariale favorable aux ouvriers dérange. Il fait faillite. Viennent ensuite des emplois dans différentes industries « car il faut bien gagner sa vie. » : son premier fils est déjà né (Monique et Clément en auront trois, dont l’un CRS guide de haute montagne décèdera en intervention). Il finit par s’orienter vers l’élevage avicole, là encore avec un esprit de solidarité puis qu’il sera cofondateur de la première coopérative avicole de France en 1956, puis vice-président de la Fédération nationale des coopératives du secteur, assumant de nombreuses responsabilités syndicales et représentatives auprès du ministère de l’Agriculture. Sans compter ses engagements associatifs pour la mémoire des Déportés et des Résistants.

Quand on lui demande comment il a pu tenir, Clément Quentin mentionne sa bonne constitution physique. Il évoque aussi la conviction d’accomplir son devoir. Mais surtout, il parle de sa foi. « J’ai beaucoup prié, et d’autant plus avec le ventre vide. Quand vous ne mangez pas, l’esprit prend le pas sur le corps physique ».

À plusieurs reprises, il emploie le terme de « destinée », cette destinée qui lui a valu la « chance » d’avoir été arrêté par la Gestapo, moins « ingénieuse » que la Milice ; la chance de ne pas avoir cédé à l’instinct d’étrangler son premier geôlier, qui lui aurait valu d’être aussitôt fusillé ; la chance d’avoir eu affaire à ce kapo « Malgré nous » qui l’a affecté à une tâche un peu plus douce au camp de travail d’Allach ; la chance d’avoir croisé des médecins français prisonniers comme lui qui ont pris le risque de l’aider à moins souffrir pendant les expérimentations médicales…

Et quand on lui demande s’il a pardonné, Clément Quentin répond « bien sûr, maintenant, et sur le moment déjà ». En Allemagne, il réconforte les jeunes qui se sentent coupables des actes de leurs grands-parents. La responsabilité ne peut être qu’individuelle selon lui.

« Je suis content de ma vie et de ce qu’elle a été » conclut-il. Et son fils ajoute : « nos discussions du dimanche, à la maison, c’est sur la nature de l’homme… ».

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Le livre de Clément Quentin, Stück 72 889 : cobaye humain à Dachau, est publié par les Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (AMFD 49) et vendu uniquement pour financer les interventions en milieu scolaire.

Pour en savoir plus sur La Cohorte ou la SMLH, cliquez ici.

Une réflexion sur “La mémoire et le pardon

  1. Voici une Légion d’Honneur amplement méritée ! Monsieur Clément Quentin est un héros dans le vrai sens du terme ; il nous donne une leçon de courage et on ne peut que remercier cet Homme pour ce long parcours de résistant . Comment peut-il pardonner toutes ces atrocités ? Quelle leçon de mémoire pour les générations futures ! Merci , Monsieur Quentin de nous avoir confié tous ces souvenirs si émouvants …

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