Une maison pour Monsieur Biswas

Rien dans ce carnet de lectures depuis si longtemps… J’ai pourtant lu ces derniers mois : la nouvelle traduction des Métamorphoses d’Ovide par Marie Cosnay, les Lettres à Véra de Nabokov, des ouvrages sur le Liban, où va me conduire mon prochain travail d’écriture… Mais aucun ne m’a donné envie d’écrire ici à leur sujet. Avec l’ouvrage que je viens de terminer, c’est différent. Sur les conseils d’une amie et nouvelle voisine (merci Véronique, des éditions Vendémiaire), j’ai lu V. S. Naipaul, écrivain britannique prix Nobel de littérature en 2001 dont je ne connaissais jusqu’alors que le nom.

J’ai découvert la réputation sulfureuse de cet auteur, jugé par certains outrageusement critique envers les sociétés post-coloniales, par d’autres affreusement misogyne en raison de relations intimes tumultueuses. Quoi qu’il en soit, son roman de 1961, Une maison pour Monsieur Biswas, m’a fascinée (collection « L’Imaginaire », éditions Gallimard, 1985, traduit de l’anglais par Louise Servicen, 579 p.).

J’en ressors à la fois avec l’impression de n’avoir jamais rien lu de semblable et un curieux sentiment de familiarité. Un peu comme si, avec Naipaul, j’avais trouvé ma maison littéraire, une maison encore étrangère mais où l’on se sent immédiatement at home.a house for mr biswas

L’histoire est celle d’un homme balloté par la vie qui lutte pour échapper à ses origines. Son fil directeur : parvenir à se construire une maison bien à lui, pour laquelle il ne doive rien à sa belle-famille. Un toit pour se mettre à l’abri de l’hostilité du monde extérieur, comme d’une existence où il faut, malgré tout, habiter.

Dès sa naissance, dans une misérable famille d’origine indienne immigrée de l’île de Trinité alors colonie britannique, le bébé est comiquement désigné « M. Biswas » par le narrateur, comme pour anticiper son caractère à la fois bouffon et loufoque. Marié à la fille d’une autre famille indienne plus fortunée que la sienne, il doit vivre en tribu, entouré de la marmaille des « sœurs », des vantardises des « maris », sans parler du règne sans partage des « Dieux », les deux fils aînés de la famille. « Toi et ta famille, vous m’avez pris au piège, dans ce trou. » (p. 371)

Les enfants lui arrivent, un, deux, trois, quatre ; chacune de ses expériences professionnelles tourne au fiasco mais M. Biswas, fervent lecteur d’Épictète et de Marc Aurèle, subit les événements avec une passivité déconcertante, sans qu’on arrive à décider s’il s’agit d’une forme de sagesse ou d’une extrême veulerie.

Ses aspirations à une vie spirituelle, ses velléités artistiques ou journalistiques, ses tentatives pour exprimer une affection paternelle, ses expériences de l’angoisse existentielle… toutes sont à la fois poignantes et ubuesques, un peu comme le seraient les tribulations d’un Bouvard, mais sans Pécuchet, abandonné, du coup, à une extrême solitude.

La vie de M. Biswas est faite d’attente. « Ainsi, plus tard, et très lentement, en des temps plus stables, consacrés à des efforts différents, quand les souvenirs auraient perdu leur pouvoir de faire souffrir par leur charge de peine ou de joie, ils s’ordonneraient à leur place et restitueraient le passé. » (p. 572)

Difficile de trouver M. Biswas ridicule : il s’interroge, il ne se résigne pas face à l’écrasante pesanteur de la famille, des traditions, de la nécessité de gagner sa vie… Le regard de l’auteur sur son personnage reste d’ailleurs bienveillant, un peu comme celui de Cervantès sur l’épaule de Don Quichotte.

L’écriture de Naipaul est un enchantement, tant pour la finesse des descriptions des hommes, des animaux, de la nature magnifique ou hostile de l’île, des ambiances saisonnières récurrentes, que pour son ressort humoristique et la solidité de la construction narrative.

De ce M. Biswas, véritablement, je me suis sentie voisine.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s