Pourquoi lire Frankenstein aujourd’hui ?

Il est curieux d’observer comment les circonstances de la vie vous ramènent parfois obstinément vers un même thème jusqu’alors bien éloigné de vos préoccupations.

Ces dernières semaines, ce fut mon cas avec le roman de Mary Shelley, Frankenstein or the Modern Prometheus (première édition 1818).

Le film de Haifaa al-Mansour sorti en 2017.

Un film biographique de Haifaa al-Mansour sur l’auteur, née Mary Wollstonecraft Godwin (1797-1851), m’a d’abord fait découvrir la vie peu ordinaire de cette femme de lettres anglaise. Fille d’une philosophe féministe et d’un écrivain politique et libraire londonien reconnus, elle a côtoyé les plus grands intellectuels de son temps, au premier rang desquels Lord Byron, Coleridge, et bien sûr, le poète romantique et philosophe politique radical Shelley dont elle devint la compagne, partageant à la fois sa vie sentimentale tumultueuse et ses efforts pour être publié.

Ensuite, l’édition d’un ouvrage historique sur la Révolution française de 1789 vue des îles britanniques (à paraître chez Vendémiaire fin 2019) m’a de nouveau conduite auprès de Mary Shelley, son œuvre et celle de son mari figurant en bonne place parmi les exemples cités pour illustrer les positions politiques radicales du temps.

Enfin, tout récemment, j’ai encore trouvé Frankenstein sur ma route en visitant la captivante exposition du Centre Pompidou, « La Fabrique du vivant ». Consacrée aux biotechnologies et aux bio-matériaux qui inspirent aujourd’hui aussi bien les scientifiques que les architectes ou les artistes, cette exposition mentionnait l’œuvre de Mary Shelley parmi celles ayant préfiguré certaines avancées scientifiques contemporaines (fabrication d’organes grâce à des imprimantes 3D, manipulation du génome humain, utilisation de tissus végétaux ou humains comme matériaux à par entière…).

Exposition au Centre Pompidou,
du 29 février au 15 avril 2019. Commissaires : Marie-Ange Brayer et Olivier Zeitoun

Vraiment, il me fallait lire ce roman qui devait contenir bien plus que le scénario de film d’horreur ou de roman gothique auquel mon ignorance l’avait jusqu’alors limité !

Et en effet. Si l’ouvrage inspire parfois, soyons honnêtes, un peu de lassitude au lecteur contemporain pendant les scènes mélodramatiques conformes au goût de son époque, ou bien lors des célébrations appuyées de la beauté sublime des paysages propres aux premiers romantiques, sa structure et la profondeur de son propos ne laissent pas d’étonner.

Gravure illustrant la seconde édition de 1831.

L’histoire est connue : un jeune savant se met en tête de fabriquer un être à partir de morceaux de cadavres — on est à l’époque où les travaux de Galvani sur « l’électricité animale » fascinent.

Ce qu’on sait moins, c’est que Frankenstein est, dans le roman, le nom du savant, et non celui de sa créature. Une confusion passée à la postérité qui n’aurait sans doute pas déplu à l’auteur, tant les deux personnages ne font que se chercher, se détester, s’attirer et, parfois même, se confondre, tout au long du roman.

Car, pour son malheur, le savant réussit à donner vie à sa créature et se retrouve bien vite dépassé par ses performances : souffrant de mettre en fuite quiconque l’aperçoit et accablé par la douleur de sa solitude, le monstre (« the fiend » en anglais) se laisse aller à ses pulsions criminelles vengeresses. Et ce alors même que l’auteur lui a laissé la parole pendant tout une partie du roman, pour qu’il exprime à la première personne combien il peut, lui aussi, faire preuve d’une grande sensibilité, les vrais barbares étant à ses yeux ces méchants hommes qui refusent de l’approcher…

Alors, non, je ne regrette pas d’avoir suivi les signes du destin et lu cette œuvre de Mary Shelley.

Sous la forme de récits imbriqués les uns dans les autres, à la façon de Contes des mille et une nuits à l’anglaise, la romancière développe de nombreux thèmes : rapports entre raison scientifique et créativité artistique, mystère des causes premières de la vie qui échappent toujours à la science, dangers liés au « progrès » et à l’hubris des hommes, dualité existant en chacun, même « monstre »…

Elle donne aussi une fine description des relations sociales et des inégalités économiques de son temps.

Surtout, grâce aux aventures de ses différents personnages, Mary Shelley livre une réflexion éthique que je n’attendais pas sur ce qui rend un homme complètement « humain ». En particulier, elle écrit des pages remarquables sur l’amitié sans laquelle la solitude du cœur ramène inexorablement l’homme au rang de bête souffrante et sauvage, qu’il soit, ou non, une créature du savant Frankenstein.

Comme ce dernier le dit à un navigateur qui l’a recueilli et se plaint de sa solitude de marin :

« We are unfashioned creatures, but half made up, if one wiser, better, dearer than ourselves — such friend ought to be — do not lend his aid to perfectionate our weak and faulty natures. »

« Nous sommes des créatures mal façonnées, à peine à moitié finies, si un autre plus sage, meilleur, plus attentionné que nous-mêmes — et il faut bien qu’un tel ami existe — n’apporte pas son aide pour perfectionner nos faibles et défectueuses natures. » M. Shelley, Frankenstein, Modern Library, 1999, p. 25 (libre traduction).

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