Complètement givré ?

Aucune impression de lecture partagée depuis longtemps, aucun véritable coup de cœur… Peut-être est-ce une forme de gel qui s’est emparée de moi, paralysant toute velléité d’écriture dans ce carnet… Avant que 2019 se termine, essayons de conjurer cette glaciation avec quelques lignes sur un ouvrage de saison, Gel (Frost, 1962), le premier roman de Thomas Bernhard qui a fait connaître ce grand auteur autrichien.

Avant les fêtes de fin d’année, pas sûr que ce billet soit un cadeau… Autant prévenir : ce livre n’est pas une lecture facile. Je l’ai moi-même mis de côté pendant trois semaines, avant de le terminer d’une traite ces derniers jours.

Car, si l’argument se résume facilement, le contenu est pour le moins déroutant : un étudiant en médecine est chargé par l’assistant-chirurgien responsable de sa formation d’aller enquêter sur son frère misanthrope retiré dans un village perdu de montagne depuis plus de vingt ans et avec qui il n’a plus de contact. Cette mission « ultra-secrète » devient, pour l’élève, un travail pratique d’observation d’une « entité climatologique et clinique » (p.291 de l’édition Gallimard de 1967, traduite de l’allemand par Josée Turk-Meyer et Boris Simon).

Par Christiaan Tonnis — flickr, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=7221268
Maison de Thomas Bernhard à Ohlsdorf par Christiaan Tonnis — flickr, CC BY-SA 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=7221268

Thomas Bernhard ne développe pas encore les volutes concentriques qui deviendront caractéristiques de son écriture et qui m’ont enchantée quand je les ai découvertes dans Le Neveu de Wittgenstein (1982) mais tous ses thèmes de prédilections sont déjà là : un pays froid et inhospitalier, aux habitants vulgaires, stupides et dégénérés, et, en toute chose, une présence de la mort qui rend désespérante toute manifestation de vie.

L’arrivée de l’étudiant dans le sinistre village de Weng n’est pas sans rappeler celle de K. au début du Château de Kafka (1926). Même neige, même sinistre auberge, mêmes rares personnages ici désignés par leur fonction : le fossoyeur, l’ingénieur, le gendarme… Le tout en moins loufoque que chez Kafka, c’est dire si on s’amuse ! Avec les sombres mélèzes, les ravins encaissés et l’usine de cellulose, on pense aussi à l’oppressant décor dressé par David Lynch dans la série Twin Peaks (diffusion originale 1990-91).

Et donc, dans ce cadre charmant, il y a le peintre Strauch, frère de l’assistant-chirurgien et spécimen à observer pour l’étudiant. Tout le monde l’appelle « M. le Peintre » bien qu’il n’ait jamais véritablement peint, comme il le dit lui-même : « Je ne suis pas un artiste peintre, (…). Tout au plus un peintre en bâtiment » (p. 17). Pour donner une idée de l’ambiance, voici comment il présente ses congénères : « La population d’ici ne vaut pas grand chose, dit-il, les gens sont relativement de petite taille. Pour empêcher les bébés de crier, on leur fourre dans la bouche des chiffons imbibés d’alcool. » (p. 31)

Après avoir établi le contact avec lui sans trop de difficulté – curieux, pour un misanthrope…- , l’étudiant accompagne le peintre dans sa vie quotidienne, pas folichonne, on l’imagine. Leurs promenades en forêt donnent lieu à de longues divagations (on n’ose parler de conversations) que l’étudiant note soigneusement pour en faire un rapport aussi clinique que possible à son maître de stage. Y apparaissent la misanthropie mais aussi l’hypocondrie, et une certaine misogynie… Très engageant! « Votre frère représente effectivement une ‘synthèse de tous les naufrages’  » diagnostiquera l’étudiant (p. 293).

Nous faisons de longues promenades à deux, d’une forêt à l’autre, entrant dans une combe, sortant de l’autre; le froid ne permet pas de rester longtemps immobile au dehors, ni de s’attarder pour suivre des idées, se perdre en pensées, lui et moi, gèlerions immédiatement dans de telles pensées, nous péririons de froid dans de telles suites d’idées, comme meurt le gibier, si dans sa terreur il est tenté de s’arrêter dans ce froid effrayant. (p. 293)

Peu à peu, l’étudiant sent qu’il se fait contaminer, comme si le peintre exerçait sur lui une forme de magnétisme morbide. Et, pour peu qu’il offre un terrain propice à ces développements, le lecteur ressent évidemment la même chose. Cette profusion d’idées noires peut lasser… ou faire rire – jaune ? Tout devient prétexte ou signe de désespoir pour le peintre : on regarde un paysage ? « Cette montagne a toujours évoqué pour moi l’image d’un catafalque géant. » (p. 160) On est à table ? « Regardez, vous voyez, les morceaux de pain qui nagent dans votre soupe ? Ce n’est pas par hasard que cela me fait penser à ma conception de la fin du monde. Une vision grandiose, souvent, part d’une observation minime. »(p. 250)

Mais, vibrant au fond de cette noirceur, il y a le réel désarroi d’un être qui ne sait plus comment faire pour vivre.

« Et plus de distraction. À partir de la quatorzième année, plus de distraction. (…) Parce qu’on est enfermé, enfermé dans une cellule individuelle, on se replie de plus en plus sur soir-même et les questions qu’on se pose nous tuent lentement… Mais on est mort dès le début, vous savez. On n’a plus de possibilité de secours. On est écrasé sur le sol de la cellule, les membres brisés par des milliers d’années précédentes… Des ruses mensongères. » (p. 202)

« J’ai rompu, tout simplement, et loin de ces gens, de leurs habitudes, de leurs richesses, et de leurs opinions, loin de leur monde qui ne s’accommodait pas du mien, je me mis à avancer sur un autre plan, seul avec moi-même. Du jour au lendemain, brusquement, je réalisais clairement que je n’étais à ma place nulle part, ni dans ce milieu que je venais de fuir pour toujours, ni dans celui dont j’étais issu, ni là où je voulais aller, sans savoir au juste vers quel but (…). » (p. 260)

« Pour la première fois, vous vous appuyez sur votre bâton, que jusque là vous n’avez utilisé que pour vous défendre des hommes et des bêtes, maintenant vous vous y appuyez, et vous surnagez comme sur du plomb, et ici et là vous voyez : une nouvelle obscurité… » (p. 261)

« Vous comprenez ? La vie, c’est le désespoir pur, très limpide, très sombre, cristallin… Il n’y a qu’un chemin qui y mène à travers la neige et la glace du désespoir, il faut s’y engager par-delà l’adultère de la raison. » (p. 286)

Alors, complètement givré, le peintre Strauch ? Non, juste réaliste selon lui… et il en tirera la conclusion qui s’impose, comme l’apprendra l’étudiant, retourné à ses chères études, dans l’entrefilet d’un journal.

Joyeux Noël à tous !

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