Patrick Modiano et Dora Bruder

Ce n’est pas tous les jours qu’un écrivain français est honoré du prix Nobel… Une petite plongée dans l’univers de Patrick Modiano s’impose pour fêter ça.

De cet auteur, je n’ai lu que Une jeunesse, dans ma … jeunesse, justement, en classe de terminale. J’avais bien aimé l’atmosphère de ce petit roman, où l’on trouve déjà les thèmes chers à l’auteur : l’apprentissage de la vie par de très jeunes gens, la proximité entre joie et désillusion, le mélange entre « exister » et « se souvenir » qu’essaie de saisir l’écrivain…

Photo0068A la suite de la nouvelle du prix Nobel, toutes les bibliothèques de mon quartier ont naturellement été dévalisées de leur stock de P. Modiano mais j’ai réussi à mettre la main sur un exemplaire de Dora Bruder, publié en 1997. Je savais que c’était un livre sur la mémoire de la Shoah, l’un des plus personnels de l’auteur, retraçant l’histoire d’une petite fugueuse dont on ne sait presque rien, si ce n’est qu’elle est morte à Auschwitz.

J’ai d’abord été un peu gênée par l’accumulation d’archives, souvent simplement commentées par quelques lignes d’une écriture plus blanche que blanche : extraits de naissance, relevés de registres de commissariats, listes de noms, ou même bulletins météo de l’hiver 1941-1942… Pour moi qui ai déjà travaillé avec de tels documents dans le cadre de mes travaux de sociologie, la construction de l’ouvrage sentait un peu trop l’odeur de ces archives que l’auteur avait dû explorer.

Mais une fois le livre refermé, je dois reconnaître que cette approche, si froide au premier abord, était sans doute la meilleure pour faire directement sentir la disparition d’un être anonyme et sans défense dans cette folie de l’Histoire.

J’ai aussi été touchée par la façon dont certains passages renvoient subtilement aux propres souvenirs de l’auteur, lui aussi adolescent fugueur, ayant connu l’enfermement des pensionnats et des maisons de redressement, les retours silencieusement déchirants du dimanche soir, la solitude… Ainsi, p. 59 (Éditions Gallimard, Collection Folio, 1999) :

« Il faudrait savoir s’il faisait beau, ce 14 décembre, jour de la fugue de Dora. Peut-être l’un de ces dimanches doux et ensoleillés d’hiver où vous éprouvez un sentiment de vacance et d’éternité – le sentiment illusoire que le cours du temps est suspendu, et qu’il suffit de se laisser glisser par cette brèche pour échapper à l’étau qui va se refermer sur vous. »

D’autres moments laissent affleurer avec beaucoup de pudeur une réflexion sur le travail de l’écrivain :

« Comme beaucoup d’autres avant moi, je crois aux coïncidences et quelquefois à un don de voyance chez les romanciers – le mot « don » n’étant pas le terme exact, parce qu’il suggère une sorte de supériorité. Non, cela fait simplement partie du métier: les efforts d’imagination, nécessaires à ce métier, le besoin de fixer son esprit sur des points de détail- et cela de manière obsessionnelle – pour ne pas perdre le fil et se laisser aller à sa paresse-, toute cette tension, cette gymnastique cérébrale, peut sans doute à la longue provoquer de brèves intuitions « concernant des événements passés ou futurs » , comme l’écrit le dictionnaire Larousse à la rubrique « Voyance. » (p. 52)

C’est la même sobriété implacable qui habite le dernier paragraphe et donne toute sa force au roman et à sa conclusion:

« J’ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d’hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s’est échappée à nouveau. C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dite d’occupation, les Dépôts, les casernes, les camps, l’Histoire, le temps – tout ce qui vous souille et vous détruit – n’auront pas pu lui voler. » (p. 144-145)

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