Un balcon en forêt, par Julien Gracq

Depuis près de vingt ans déjà, en réponse à la question un peu stupide mais tout de même révélatrice « quel livre emmèneriez-vous sur une île déserte », je réponds sans hésiter : Un Balcon en forêt. J’avais donc prévu de consacrer un article de ce carnet de lecture à Julien Gracq. La publication toute récente d’un manuscrit posthume, Les Terres du couchant (José Corti, 2014) m’en fournissait l’occasion rêvée, cet événement littéraire ayant été unanimement salué par la critique comme un délicat cadeau de l’auteur décédé en 2007.

J’ai feuilleté l’ouvrage; je l’ai reposé sans le lire. Je me suis sentie mal à l’aise, comme cela m’arrive souvent devant les manuscrits livrés post-mortem au public sans que l’on sache ce qu’en pensait vraiment l’auteur. Car ce n’est pas la mort qui a empêché Julien Gracq de publier cet ouvrage : il l’avait mis de côté à la suite du succès du Rivage des Syrtes (José Corti, 1951) et n’y est jamais revenu.

Je lirai sans doute un jour Les Terres du couchant mais je préfère partager ici ma passion pour le livre de mon île déserte, Un balcon en forêt, publié en 1958 quand l’auteur était encore bien vivant. J’envie ceux qui ne le connaissent pas encore, j’aimerais tant leur donner envie de découvrir ce récit, et aux autres, de le relire ou de l’offrir – Noël approchant… !

Dans Un Balcon en forêt, on est loin – du moins à première vue – de l’univers onirique et hors du temps de bon nombre des autres fictions de Gracq. Ici, c’est une histoire bien ancrée dans le réel qui nous est donnée, inscrite dans l’Histoire avec un grand « H », celle de la drôle de guerre, à l’automne 1939. Quatre appelés du contingent sont consignés dans une maison forte des Ardennes françaises pour attendre le début des hostilités, la guerre n’étant encore qu’une vague menace indistincte vue depuis cette retraite forestière des Falizes, proche du village de Moriarmé, lieux que vous ne trouverez pas sur une carte, la créativité onomastique n’étant pas le moindre talent de l’auteur.

Nous suivons l’aspirant Grange, affecté au commandement de ce fortin. Ni lâche, ni héros, il aurait pu être « jeté » au monde ailleurs, mais il est là, plongé dans cette guerre qui ne se décide pas à arriver, au cœur de cette forêt qui devient vite un personnage à part entière.

Tout est beau dans ce récit : l’écriture ciselée mais sans apprêt de Gracq, la maîtrise de sa construction, ses différents niveaux de lecture, du plus simple au plus métaphysique, nimbés d’une ombre de poésie.

Avec ses compagnons de chambrée à la jovialité rassurante, l’aspirant Grange attend des ennemis qui ne viennent pas, sans se faire trop d’illusion sur le caractère infranchissable des lignes de défenses françaises. Il échappe à son quotidien avec Mona, femme-enfant sauvageonne qui a refusé de suivre l’ordre d’évacuation de son village et que Grange rencontre tel un farfadet dans la brume d’une tombée de nuit. Le romancier se fait alors conteur de la plus belle des manières :

« Un jour où il regagnait ainsi à pied la maison forte – c’était un des derniers dimanches de novembre – la pluie surprit Grange dès les premiers lacets, et, comme il arrivait d’habitude, à peine eut-il atteint le plateau qu’elle tourna décidément à l’averse. (…) Ce voyage à travers la forêt cloîtrée par la brume poussait Grange peu à peu sur la pente de sa rêverie préférée ; il y voyait l’image de sa vie : tout ce qu’il avait, il le portait avec lui ; à vingt pas, le monde devenait obscur, les perspectives bouchées, il n’y avait plus autour de lui que ce petit halo de conscience tiède, ce nid bercé très haut au-dessus de la terre vague. »

Puis Grange aperçoit une silhouette devant lui qui semble hésiter à se laisser rattraper. Il pense d’abord à une enfant.

« Il commença à ralentir le pas, malgré l’averse, il ne voulait pas la rejoindre trop vite – il avait peur que le bruit de son pas n’effarouchât ce manège gracieux, captivant, de jeune bête au bois. Maintenant qu’il s’était un peu rapproché, ce n’était plus tout à fait une petite fille : quand elle se mettait à courir, les hanches étaient presque d’une femme ; les mouvements du cou, extraordinairement juvéniles et vifs, étaient ceux d’un poulain échappé, mais il y passait par moments un fléchissement câlin qui parlait brusquement de tout autre chose, comme si la tête se souvenait toute seule de s’être déjà blottie sur l’épaule d’un homme. Grange se demandait, un peu piqué, si elle s’était vraiment aperçue qu’il marchait derrière elle : quelquefois, elle s’arrêtait de côté sur le bord du chemin et partait d’un rire de bien-être, comme on en adresse à un compagnon de cordée qui monte derrière vous par un matin clair, puis, des minutes entières, elle semblait l’avoir oublié, reprenait son sautillement de jeune bohémienne et de dénicheuse de nids – et tout à coup elle paraissait extraordinairement seule, à son affaire, à la manière d’un chaton qui se détourne de vous pour un peloton de fil. Ils allèrent ainsi un moment. »

Comme beaucoup des autres écrits de Gracq, ce récit est celui de l’attente, l’attente d’un événement qui doit arriver mais dont on ne sait rien, au fond notre attente à tous sur cette Terre, dans l’existence qu’il nous est donné de connaître pour quelques décennies et où, parmi les malheurs qui nous dépassent, nous pouvons trouver la beauté et l’amour, pour peu que nous sachions regarder et ressentir, même au cœur des pires événements.

La guerre finit par déferler sur les Ardennes et, comme dans la chanson de Prévert et Kosma, http://www.youtube.com/watch?v=TYI2j10le2Y, Grange, ses hommes, Mona, la maison forte, la forêt, tous sont emportés dans un « orage de fer, d’acier, de sang », dont on ne voit pourtant presque rien.

Mais quand, dans les dernières lignes, Grange, blessé, s’endort, c’est en se souvenant de moments heureux, et nous ne savons pas avec certitude ce qu’il adviendra de lui, ni où il s’en va.

 

2 réflexions sur “Un balcon en forêt, par Julien Gracq

  1. Bonjour Caroline,

    On m’a offert quand j’étais adolescente, dans une très jolie édition  » Le rivage des Syrthes » . Un livre que je n’ai pas terminé et qui m’avait épouvantée. Je ne sais pas si je lirai  » Un balcon en forêt » mais une chose est sûre : je réécouterai Yves Montand et sa chanson « Barbara » si mélancolique.

    Je suis très contente de mon unique blog chéri.

    Elisabeth

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  2. Bravo pour la sélection des passages du livre, car franchement, ça donne furieusement envie de le lire … alors que je craignais ne pas retrouver « l’univers onirique et hors du temps » à laquelle on s’attend en ouvrant un livre de Gracq 🙂

    Bref, merci pour cet enthousiasme.

    J'aime

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