Cet « excellent brigand » de Walser

Ceux qui lisent ce carnet avec assiduité – de plus en plus nombreux, merci ! – se souviennent que j’ai découvert Robert Walser (1878-1956) avec La Promenade (billet du 15 novembre dernier). Cette lecture m’a donné envie d’aller plus loin avec Le Brigand, écrit en 1925, publié pour la première fois en 1972 (1993 en France chez Gallimard). Il s’agit du dernier écrit tiré des « microgrammes », manuscrits oppressants, d’une minuscule écriture serrée, difficilement déchiffrables, retrouvés dans les archives de l’auteur.

Ci-dessous :  deux « microgrammes »

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Autant le dire tout de suite : Le Brigand n’est pas un livre facile. De longs paragraphes remplissent toutes les pages, sans lignes d’aération ou si peu, enchaînant situations, idées, personnages disparus sitôt apparus, incises, ajournements, retours en arrière… Les deux premières phrases donnent le ton : « Édith l’aime. Nous y reviendrons. » Il faut savoir que l’auteur a passé les dernières années de sa vie interné dans un asile psychiatrique. La compacité de ses écrits annoncent l’envahissement progressif de son esprit par la psychose.

Par petites touches, Robert Walser livre ici le portrait d’un marginal à la fois attachant et pathétique qui vit aux crochets des autres, au sens propre comme au figuré. C’est ce « Neveu de Rameau » moderne que le narrateur nomme affectueusement « le brigand ». « Notons qu’il dérobait également des sympathies ». Nous ne connaîtrons jamais son nom, à la différence des autres personnages qu’il rencontre et par l’intermédiaire desquels nous faisons connaissance avec lui.

Le narrateur s’attache à bien signifier combien, lui, est différent de ce brigand. Avec ironie et détachement, il se pose en respectable observateur des excentricités de ce dernier – on retrouve la distanciation comique du narrateur de La Promenade. Il n’en passe pas moins les deux cent trente pages de ce roman à poursuivre son brigand, pour tenter de le cerner petit à petit, en un roman-portrait, riche en oxymores, aussi sensible que déconcertant, et qui finit par les mêler tous les deux.

Le brigand est amoureux, il a des aventures, passe d’une maison à l’autre, donne des cours, rêve, dit tant aimer son prochain qu’il ne peut vivre qu’en serviteur, s’humilie et se grandit tout à tour, prend parfois la parole de manière torrentielle… Mais le narrateur ne veut pas perdre le contrôle : « Je conserve donc en tout cas la direction de cette histoire de brigand. Je crois en moi.« 

Il faut accepter de se perdre avec eux deux à la recherche d’une identité fuyante, une quête qui nous renvoie aux parts d’ombres et de flou présentes en chacun de nous, avec toujours beaucoup d’humour, de situations cocasses, ou attendrissantes, sur les travers du genre humain. On pense au K. de Kafka, aussi.

La poésie de l’expression est magnifique, alors tant pis si on ne sait plus très bien qui parle, de ce coquin de brigand ou de notre narrateur :

p. 30 : « Quand je bois du vin, je comprends les siècles passés, je me dis qu’ils étaient faits eux aussi de choses présentes et du plaisir d’y trouver place. Le vin rend connaisseur de l’âme et de ses états. On considère alors à la fois tout et finalement rien. Dans le vin, on voit les reflets du tact. (…) Les relations, même les plus compliquées, qui existent entre un homme et une femme sortent du verre simples comme des fleurs. »

p. 212 : « J’ai en effet, depuis que je l’aime, toujours plein de petites cloches suspendues en moi, qui jouent toutes ensemble un air charmant uniquement destiné semble-t-il à ma récréation au meilleur sens de ce mot. (…) En gros, elle s’est toujours comportée comme si elle était devenue mon arbre, sous les feuilles duquel j’ai pu me donner du bon temps. Elle m’offrait de l’ombre en abondance. Avant de la connaître et d’apprendre à l’apprécier, je tournais en rond, pour ainsi dire, dans un certain abattement, mais voilà qu’alors il me fut loisible de m’étendre au bord de la robe d’une princesse et de m’y reposer comme sur de la mousse, et certes j’ai fait largement usage d’une aussi agréable possibilité (…). J’aime l’aimer.

Je ne conseillerais pas cette lecture en première approche : elle risquerait de rebuter les débutants… Ceux qui ont déjà pris pied dans l’œuvre de Walser pourront en revanche le suivre avec plaisir dans ces méandres d’une introuvable identité, qui n’existe finalement que par l’aventure littéraire de l’écriture.

 

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