La Conjuration des imbéciles

La Conjuration des imbéciles est aujourd’hui rangée parmi les best-sellers incontestés de la littérature américaine et encensée par les critiques de tous bords. Cet unanimisme posthume me rebutait, quand un ami m’a encore chaleureusement conseillé ce livre. J’ai décidé de m’y atteler en version originale (A Confereracy of Dunces, Penguin Books, 1981, 428 p.) et je ne le regrette vraiment pas – merci Jean-Marc !

John Kennedy Toole a écrit ce roman dans les années 1960 mais ce n’est qu’en 1980 qu’il a été publié grâce à la ténacité de sa mère, l’auteur s’étant suicidé à l’âge de 31 ans, déprimé – entre autres choses sans doute- de ne pas avoir trouvé d’éditeur pour cette œuvre.

Il est courant de s’extasier sur le caractère précurseur ou visionnaire de certaines œuvres : celle-là mérite vraiment ces qualificatifs tant elle demeure actuelle. À mon tour, j’encourage tous ceux qui ne la connaissent pas encore à s’y plonger, s’ils désirent à la fois se distraire, rire beaucoup, réfléchir aussi, observer un tableau cru et pittoresque de la Nouvelle-Orléans des années 60, être emporté dans une succession d’aventures plus délirantes les unes que les autres aux côté d’un « héros », Ignatius Reilly, qui mérite à lui seul le détour.

Ignatius est un fils unique trentenaire obèse et hypocondriaque, vivant oisif seul avec sa mère qui le couve depuis la fin de ses études universitaires. Son égocentrisme n’a d’égal que sa volonté de se dresser contre la vulgarité ambiante et – quand il n’est pas trop fatigué – de changer le monde. Hautement conscient de sa valeur, il se fait le redresseur de tort de tous ceux qui l’entourent, condescendant à leur faire part de ses lumières, de vive voix ou dans les cahiers d’écolier qu’il remplit de ses élucubrations.

« Je n’ai que trop longtemps confiné mon être dans une solitude miltonienne méditative. Il est clairement temps pour moi de prendre pied, intrépide, dans notre société (…) » (p.140, libre traduction). Tentant, au grand dam de ses futurs employeurs, d’ « affronter l’ultime perversion : ALLER AU TRAVAIL !« , il se débrouille toujours pour fomenter des insurrections grotesques et bousculer l’ordre établi. Il n’en reste pas moins tourmenté à la fois par son complexe d’Oedipe et par une vieille histoire d’amour-haine inspirée par une étudiante aussi barrée que lui.

Au fil de ses tribulations, c’est une inhabituelle Amérique des années soixante que l’on découvre. Pas celle de New-York ni de San-Francisco, pas celle des plaines du Kansas mais celle des bas-fonds de la Nouvelle-Orléans, où se côtoient Noirs et Blancs désargentés, dans la lointaine rumeur des mouvements sociaux. La misère sociale est décrite sans aucun misérabilisme, avec beaucoup de drôlerie; les accents et langues des différentes communautés (noire, latino, blanche populaire ou aisée, homosexuelle branchée…) sont rendus d’une manière très vivante et savoureuse. J’imagine combien les traducteurs des éditions étrangères doivent à la fois se tordre de rire et s’arracher les cheveux pour venir à bout de leur travail.

Répugnant, exaspérant et attendrissant à la fois, Ignatius fait rire par ses extravagances et son assurance dans sa mégalomanie. Certains critiques l’ont comparé à Don Quichotte; je le décrirais, moi, comme le croisement d’un Bouvard (ou Pécuchet) de la philosophie politique et d’une Antigone des sixties dressée contre le conformisme de la société de consommation. À sa rencontre, tous les personnages emblématiques des États-unis en prennent pour leur grade : flics, noirs fainéants parias de la société, anti-communistes, petits délinquants, professeurs d’université, homos branchés, danseuses de bar écervelées, pseudo-intellectuels contestataires, catholiques, protestants, femmes au foyer, Latinos, fils à papa reniant l’héritage qui les fait vivre… Toutes les idéologies ou contre-idéologies sont démontées, elles aussi, finissant par se mêler dans leur dogmatisme ridicule. Du non politiquement correct avant l’heure et toujours actuel.

Mais si ce roman est un plaisir à lire, c’est surtout pour sa construction, parfaitement maîtrisée dans son foisonnement, et pour son écriture si variée et si riche. Mon anglais m’a sans doute privée de quelques détails mais j’ai appris beaucoup de mots et d’expressions : Ignatius exprime sa « worldview* » dans un anglais châtié, qui contraste avec le langage populaire des personnages qui l’entourent. On passe sans transition de son langage d’universitaire érudit à l’argot noir américain, via l’accent traînant des classes populaires de Louisiane : un véritable dépaysement par écrit.

Ignatius me manque déjà, je crois que je vais relire le roman en français ! Et pourquoi pas, prévoir un petit voyage en Louisiane…

http://www.youtube.com/watch?v=0sB3Fjw3Uvc

Petit florilège de pensées ignatiennes (en 1961…) :

À  sa mère qui l’interrompt gentiment quand il lui raconte pour la millième fois la même mésaventure anodine : « Je ne me doutais vraiment pas que je pouvais t’ennuyer avec cette histoire. Après tout, ce voyage en bus a été l’une des expériences les plus formatrices de ma vie. En tant que mère, tu pourrais t’intéresser aux traumatismes qui ont façonné ma vision du monde.« (p.19)

 « – La nourriture en boîte est une perversion, dit Ignatius. Je la soupçonne d’être en fin de compte très préjudiciable à l’esprit. » (p.22)

« Malgré tout ce qu’ils ont dû subir, les Noirs n’en demeurent pas moins des gens assez agréables pour la plupart d’entre eux. Je n’ai guère eu à faire avec eux, car je ne fréquente que mes mes pairs, et comme je suis sans pareil, je ne fréquente personne. » (p. 134)

Enfin embauché comme vendeur de hot-dog, à un client qui a le malheur de venir le déranger dans ses pensées : « À contre cœur, je lui en ai vendu un, constatant tristement qu’une fois de plus, le travail intervenait à un moment crucial. » (p.254)

« Presque tout le monde peut avoir l’occasion de diriger le monde. Je ne vois pas pourquoi certains n’auraient pas cette chance. Ceux-là ont été laissés pour compte assez longtemps. Leur arrivée au pouvoir sera, d’une certaine manière, seulement une partie du mouvement global vers la justice et l’égalité des chances pour tous. (Par exemple, pouvez-vous me citer le nom d’un seul travesti pratiquant et compétent élu au Sénat ? Non ! Cela fait trop longtemps que ces gens ne sont pas représentés. Leur calvaire est une honte nationale, une honte mondiale. » (p.297)

Au sujet des fous : « De toute façon, le seul problème de ces gens est de ne pas aimer les nouvelles voitures ni les laques pour cheveux. C’est pour ça qu’on les met à l’écart. Ils effrayent les autres membres de la société. Chaque asile de ce pays est rempli de pauvres âmes qui ne peuvent simplement pas supporter la lanoline, le cellophane, le plastique, la télévision, et les subdivisions. » (p.336)

* worldview = vision du monde…

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