La Faim de l’âme

Juste un petit mot sur cet essai de Jacqueline Kelen sous-titré « Une approche spirituelle de l’anorexie » (Presses de la Renaissance, 2002), découvert grâce à un beau portrait de l’auteur dans le journal La Croix du 2 février 2015.

Tous les médecins, tous les proches qui ont à s’occuper d’une personne souffrant d’anorexie mentale devraient selon moi lire ce livre. Sa thèse est simple : ceux qui sont touchés par ce mal – essentiellement des jeunes filles, les statistiques sont sans appel – sont détruits par leur quête d’absolu et ne peuvent être soignés seulement par des nutritionnistes ou des psychiatres.

Leur comportement pathologique, dont l’auteur ne fait nullement l’apologie, est le signe d’un rejet du matérialisme contemporain, comme certaines addictions aux drogues ou à l’alcool, certaines formes de dépression aussi, sauf qu’il ne s’agit pas ici de fuir dans des paradis artificiels ni de succomber à un « à quoi bon » généralisé, mais de dépasser ses limites corporelles pour exprimer et tenter d’assouvir une soif d’idéal.

« L’institution psychiatrique a liquidé la question de l’âme, c’est à dire qu’elle a réduit toute expérience spirituelle, toute aspiration métaphysique à un désordre psychique ou à une maladie mentale. (…) Nous avons ainsi assisté sans rien dire à la « ruine de l’âme » contre laquelle le médecin Rabelais nous mettait en garde (…). » (p.26-27)

Très sévère envers ceux des psychanalystes qui assimilent cette quête d’absolu à une hystérie à maîtriser, J. Kelen ne nie pas pour autant la nécessité de l’aide médicale, quand la maladie est trop avancée et que ni le corps ni l’esprit n’ont plus les forces nécessaires pour poursuivre la quête. Mais selon elle, se limiter à une approche médicalisée revient à ignorer le message que ces personnes malades tentent désespérément de faire passer, jusqu’à mettre leur vie en péril.

« Ceux qu’on persiste à désigner comme des anorexiques souffrent non pas d’une maladie ordinaire mais d’un tourment métaphysique. » (p. 15). « Les plus impatients se suicident. Ils passent à l’acte, comme on dit. Moi, je dirais que par ce geste radical ils veulent passer à l’âme. Rimbaud l’avait dit, fuyant sur ses semelles de vent : « La vraie vie est ailleurs. » (…) Voilà pourquoi ces jeunes gens me touchent infiniment. Ils m’apparaissent non pas malades ni déséquilibrés mais extrêmement lucides et redoutablement sains au milieu d’une société adonnée à la vulgarité et à l’insignifiance. » (p.33-34) « Oui, ils mettent la barre très haut, et on le leur reprochera toute leur vie. » (p.218)

Beaucoup intellectualisent à l’extrême ce qu’ils traversent et se tournent vers les livres pour comprendre, souligne très justement l’auteur. « Ils cherchent à partager leur mal plutôt que de s’arroger le droit de le guérir. Mais c’est rarement dans leur entourage familial ou dans un service psychiatrique qu’ils rencontreront une personne qui ressent ce dont ils souffrent. »

« Au fond, l’attitude de l’anorexique équivaut à une déclaration d’amour qui n’est pas reçue. Il dit, l’adolescent : je t’aime pas seulement parce que que tu me nourris et que tu t’occupes de moi, je voudrais te connaître autrement, t’aimer pour autre chose, pour ce que tu es. (…) C’est une demande pressante, adressée à l’adulte, de s’élever au dessus de l’utile, de l’immédiat, du tangible. » (p.172)

Diplômée en lettres classiques, J. Kelen dresse l’inventaire des figures littéraires touchées par le « taedium vitae » (lassitude ou dégoût de vivre) ou l’acédie (l’un des péchés capitaux de la tradition chrétienne, trop souvent assimilé à la paresse) qui peut conduire à ne plus manger. On retrouve ce sentiment dans les textes bibliques ou mythologiques, dans la quête du Graal des chevaliers de Chrétien de Troyes, sous le spleen baudelairien, dans l’intranquillité de Pessoa, dans les plaintes des grandes mystiques comme Thérèse d’Avila ou Hadewijch d’Anvers, qui se disaient « inconsolables d’être nées parce que en cette existence leur âme se trouve séparée de l’Absolu, du Divin auquel tend tout leur être… » (p.63)

Jaqueline Kelen ne prétend évidemment pas avoir de solution miracle pour ces personnes qui s’abîment dans l’anorexie. Elle suggère seulement de leur montrer qu’elles ont d’illustres prédécesseurs au lieu de les culpabiliser dans leur statut de malade, et surtout, de leur proposer des rencontres, des lectures, pour  nourrir leur quête spirituelle au lieu de refuser de l’entendre et de les forcer à manger ces aliments terrestres qu’elles rejettent. « Il convient dès lors de se tourner vers ceux qui ont l’expérience du monde spirituel, de la vie intérieure, vers ceux qui goûtent la beauté et la profondeur et qui en connaissent aussi les blessures. Ces personnes n’appartiennent pas uniquement au domaine religieux, ce sont des artistes, des philosophes, des poètes. »

Et surtout, pour préserver leur vie, il faut convaincre les personnes anorexiques que leur entreprise est vouée à l’échec si elle « terrasse le corps, si les progrès spirituels se font au détriment de la santé. C’est sur ce point qu’il faudra responsabiliser – non pas raisonner les jeunes gens qui se coupent les vivres. » (p.126) Doucement, les aider à accepter les imperfections du corps et de la vie terrestre, leur apprendre que cette humilité est nécessaire à la poursuite de leur quête spirituelle.

Une réflexion sur “La Faim de l’âme

  1. Merci pour ce texte. Je me guéris peu à peu du mal de vivre et ce texte a fait l effet d un miroir quant à ce que je recherchais dans la maigreur.
    Merci.

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