Lo-li-ta

Lolita… Publié à grand scandale en 1955 (1958 en France), ce roman de Nabokov reste nimbé d’un parfum d’interdit. Dans sa postface de l’époque, l’auteur citait les deux autres thèmes tabous pour les éditeurs américains : « la réussite complète d’un mariage entre un Noir et une Blanche ayant beaucoup d’enfants et de petits-enfants, et la vie heureuse et remplie d’un athée qui mourrait paisiblement dans son sommeil à l’âge de 106 ans. » Aujourd’hui, mariages mixtes et athéisme ne font plus l’objet de censures éditoriales – du moins dans nos contrées occidentales – mais la pédophilie choque toujours autant.

De Lolita, je ne connaissais que sa transposition cinématographique par Stanley Kubrick (1962). Je la reverrai avec plaisir, sachant à présent combien elle est à la fois éloignée de la trame narrative du livre et proche de ce dernier pour l’émotion visuelle contenue, le jeu des acteurs, la description malicieuse de l’American way of life dans toute la splendeur des années cinquante (les motels, les psychiatres et  pédagogues si sûrs de leurs nouvelles sciences, les desperate housewifes avant l’heure…).

L’écriture de Nabokov est par essence cinématographique. Les mouvements de l’objet du désir sont décortiqués image par image, dans une description cinétique avant d’être physique. Chaque lecteur peut être hypnotisé par Lolita, 13 ans, quand elle folâtre sur son vélo ou avec un chien, joue au tennis ou fait la moue. Le narrateur, qui s’adresse au jury de son futur procès – à la postérité – à nous tous, donne même des indications précises en vue d’une adaptation au cinéma. Ainsi, dans l’une des innombrables petites villes de leur road-trip éperdu, alors que Lolita contemple le tableau des criminels recherchés par la police, le narrateur ajoute :  « Si vous voulez tirer un film de mon livre, faites en sorte qu’alors que je les regarde, l’un de ces portraits se fonde lentement pour devenir le mien. » (p. 252, Penguin Books, 2011).

Cinématographique, cette prose est aussi l’une des plus poétiques que j’aie jamais lue. Au delà du vocabulaire recherché (mon petit lexique personnel anglais-français a doublé de volume ! Nabokov n’était pas pour rien chasseur de papillons), c’est le jeu avec les mots et leurs sonorités qui est remarquable. Tant de doubles sens, d’ellipses, de sous-entendus et une telle allégresse – ou un tel désespoir – à faire sonner des syllabes dont les sons se ressemblent ou se répondent… Est ici confirmé mon sentiment que les écrivains plurilingues ont la poésie plus facile quand ils n’écrivent pas dans leur langue maternelle – Nabokov était parfaitement trilingue russe-anglais-français et a écrit Lolita en anglais.

Pourtant, ce n’était pas son avis de l’auteur si l’on en croit les dernières lignes de sa postface : « Ma tragédie intime, qui ne peut ni ne devrait en fait intéresser quiconque, c’est que j’ai dû abandonner mon idiome naturel, ma langue russe déliée, riche, infiniment docile, et adopter un anglais de seconde catégorie, dénué de tous ces accessoires – le miroir déconcertant, la toile de fond en velours noir, les associations et les traditions implicites – que l’illusionniste du cru, queue-de-pie au vent, peut manipuler avec une aisance magique pour transcender l’héritage à sa façon. » Où l’on regrette de ne pas savoir lire le russe…

Ce qui est sûr, c’est que les traducteurs, Éric Kahane pour la première édition française de 1958, Michel Couturier pour celle de 2001, ont dû connaître bien des sueurs (http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/slave_0080-2557_2000_num_72_3_6683 pour ceux que le sujet de la traduction de ce roman intéresse).

Je l’avoue : la beauté du texte a submergé pour moi le caractère sulfureux du sujet. J’ai été emportée par les souffrances de l’amoureux, fou des moindres détails du corps de l’être désiré, guettant et quêtant ses moindres gestes, défaillant à ses frôlements. Par les tourments, ensuite, du paranoïaque délirant qui sombre – non sans humour – dans la crainte glaçante de perdre sa Lolita, si son vice était découvert ou si un autre la lui ravissait.

On ne peut pourtant ignorer l’objet du roman : un beau-père abuse sexuellement d’une enfant de douze ans en position de dépendance vis à vis de lui. D’autant moins que c’est précisément le contraste entre la beauté du sentiment amoureux décrit et le crime qui en est l’objet qui fait sa force magnétique. « Le beau est bizarre » écrivait Baudelaire.

Lors de la première nuit où Lolita dort près de lui, les tâtonnements et hésitations du narrateur durent jusqu’au matin. « Les douces et magnifiques contrées vers lesquelles je rampais étaient le territoire des poètes – pas le terrain de chasse des criminels. » (p.149). Quand il écrit cette histoire des années après, il s’en souvient ainsi : « Le beau et le bestial en vinrent à se rejoindre, et c’est ce point limite que je voudrais saisir, mais je sens bien que je n’y arrive pas du tout. » (p.152)

Tout au long du livre, le silence de Lolita est troublant. On devine qu’elle était déjà passablement délurée, mais surtout curieuse, comme les filles de son âge. Elle reste une boîte noire à l’intériorité  (ou absence de ?) mystérieuse, une magnifique chose, un petit animal familier (« pet »* est d’ailleurs souvent employé) que le narrateur veut jalousement posséder. Que ressent-elle ? Que veut-elle ? Le lecteur l’ignore, le narrateur aussi, à part quand il concède qu’elle ne prend guère part à son plaisir et qu’il doit la soudoyer de bonbons pour obtenir ses faveurs. Il écoute, désemparé, ses sanglots dans le noir après leurs ébats, en faisant semblant de dormir. Il sait bien ce qu’il fait mais ne peut s’en empêcher.

Deux moments m’ont mise mal à l’aise : celui où Humbert Humbert force Lolita à le caresser alors qu’il observe la sortie d’une école et celui où son délire le fait envisager d’avoir une fille avec elle, pour prolonger ses plaisirs quand la mère aura passé l’âge d’être une nymphette. Ce n’est plus Lolita qui est désirée alors, mais n’importe quelle petite jeune fille entre 9 et 14 ans, dotée du charme particulier qui les rend pour lui aguichantes. Malaise donc, mais qui fait partie d’une œuvre d’art face à laquelle éthique et esthétique n’ont pas à aller de pair.

Le personnage Lolita restera pour toujours l’antonomase de la nymphette, dont la beauté n’est pas tant dans la perfection physique des traits en formation, ni dans l’élégance – tout dans Lolita est vulgaire, ses goûts, son maquillage – mais dans une façon de bouger, d’occuper l’espace, d’exercer une attraction fatale, jusqu’au glas inexorable de ses quatorze ans.

Le roman Lolita restera pour moi l’un des plus magnifiques poèmes en prose qu’il m’ait été donné de lire, sur un amour impossible porté à son incandescence extrême, non pas tant par son illégalité que par sa finitude programmée. Le comble du bonheur inexorablement marqué par la nostalgie de sa perte.

« Oh, my Lolita, I have only words to play with ! » (p. 33)**

 

 

*pet signifie en anglais animal domestique, to pet signifie caresser affectueusement mais aussi chouchouter, ou tripoter.

** « Oh, ma Lolita, je n’ai que des mots pour jouer avec ! »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s