La Ballade de l’impossible

Dans ce premier roman émaillé de souvenirs autobiographiques (titre original : ノルウェイの森, Noruwei no Mori – Norvegian Wood , 1987), Haruki Murakami retrace avec force et simplicité la période si trouble qu’est la fin de l’adolescence estudiantine, pleine d’aspirations puissantes et vagues mais aussi, pour certains, d’un désespoir déjà irrémédiable.

L’action se situe dans les années 1968-1970 mais elle est intemporelle ou plus exactement, propre à chaque homme ou femme dans ses années de 18 à 20 ans, quelle que soit l’époque à laquelle il lui est donné de les vivre. Des scènes érotiques simples et troublantes éclairent le récit, tremblantes de vérité sur le seuil de l’âge adulte.

Le titre japonais du roman, « Novegian Wood » a bizarrement été traduit en français par La Ballade de l’impossible (Belfond 2007), ce qui ne lui va pas si mal. Il vient de la chanson des Beatles souvent évoquée et jouée  au cours du récit (https://www.youtube.com/watch?v=GGufQk9QOdM). Les bois sont très présents dans les passages où le narrateur quitte son université de Tôkyô pour rendre visite à son amie dans une maison de repos perdue au milieu de la forêt et comme hors du temps.

Dans ce roman, on trouve en germe l’étrangeté qui habite les fictions de Murakami mais elle ne verse pas dans le surréalisme de certains de ses écrits plus récents auxquels je suis moins sensible. Ici suffit l’étrangeté « réelle » de ceux qui ne sont pas tout à fait adaptés aux normes sociales et affectives de la vie en société, ni prêts à se conformer à la nécessité d’aller de l’avant, ni assez forts pour s’imposer dans l’existence, pour imposer et s’imposer leur vie.

En racontant ses différentes rencontres amicales ou amoureuses, l’étudiant narrateur expose la fêlure que chacun porte en lui, tout autant que la sienne. Il décrit avec une objectivité tendre la façon qu’a chacun de faire face à la nécessité de vivre avec la mort en ligne de mire, que ce soit par un attachement maniaque à l’ordre, par la multiplication des conquêtes féminines, en aimant une amie ou en cultivant un jardin.

p. 306 (Poche 10/18) :  « Même s’il m’arrivait parfois de me sentir terriblement triste, j’étais dans l’ensemble en bonne forme. Je remontais mes ressorts tous les matins, de la même façon qu’elle s’occupait des oiseaux et du jardin potager. Je les remontais au moins trente-six fois dès que je sortais de mon lit, en me lavant les dents, en me rasant, en prenant mon petit-déjeuner, en m’habillant, et en quittant le foyer pour me rendre à l’université. Je m’encourageais à vivre correctement un jour de plus. Je ne m’en rendais pas compte moi-même, mais on me disait ces derniers temps que je parlais souvent tout seul. C’était sans doute que j’avais pris l’habitude de monologuer tout en remontant mes ressorts.

C’était dur de ne pas pouvoir la rencontrer, mais je pensais que la vie à Tôkyô aurait été encore plus pénible si elle n’avait pas existé. C’était justement parce que je pensais à elle le matin dans mon lit que je trouvais la force de remonter mes ressorts et de vivre normalement. Je me devais de le faire, comme le faisait, elle aussi, de son côté.

Mais aujourd’hui dimanche, c’était le matin où je ne remontais pas mes ressorts. J’avais fait la lessive, et maintenant, je faisais mon courrier dans ma chambre. (…) À cinq heures et demie, je fermai mon livre et sortis pour aller dîner légèrement. Je me demandai soudain combien de dizaines ou de centaines de fois allait se répéter un pareil dimanche. « Un dimanche calme, paisible et solitaire », dis-je à haute voix. Je ne remontais pas mes ressorts le dimanche. »

La nature est bien faite qui, normalement, étouffe ou tout au moins assourdit ces aspirations chez les humains au fur et à mesure qu’ils prennent de l’âge, l’aspiration « pure et innocente » de la jeunesse « qui n’était et ne serait sans doute jamais comblée » (…), « cette vibration du coeur » (p. 326). Ce roman rappelle que ceux chez qui cet étouffement ne se fait pas suffisamment bien en souffrent, certains parfois jusqu’à la mort.

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