Le livre médecin

Je viens de découvrir que, comme M. Jourdain disait de la prose, je pratiquais sur moi-même la bibliothérapie depuis près de quarante ans « sans que j’en susse rien » ! L’existence de cette discipline médicale m’est révélée grâce à un petit essai de Régine Detambel, Les livres prennent soin de nous, Actes Sud, 2015, sous-titré : « Pour une bibliothérapie créative ». En 2012, le Dr Pierre-André Bonnet est l’un des premiers en France à consacrer sa thèse de doctorat à la promotion de « la lecture motivée d’un support écrit dont la finalité est l’amélioration de la santé mentale, soit par la diminution de la souffrance psychologique, soit par le renforcement du bien-être psychologique » (p.15).

De bien grands mots pour dire que distrayant le lecteur, la lecture le distrait aussi de ses maux ? Pas seulement, car au delà du simple divertissement, l’acte de lire a de nombreux effets bénéfiques dont les mécanismes sont ici finement analysés par l’auteur, elle-même écrivain, kinésithérapeute et formatrice en bibliothérapie créative à l’université de Montpellier-Juvignac.

« La médecine contemporaine obtient de remarquables résultats, mais il n’est pas de sa compétence de résoudre les questions fondamentales et éternelles de l’existence. Pourtant, le médecin reçoit sans cesse des plaintes qui, pour la plupart, relèvent du registre de La Maladie humaine, selon le titre du beau livre de Ferdinando Camon. Or pour répondre à ces plaintes-là, seul le récit aurait ce pouvoir étonnant, dans les mouvements de la lecture et de l’écriture, d’arracher à soi-même la douleur, et de bouleverser  » l’expérience profonde du temps » comme l’écrit Paul Ricoeur, en proposant du sens toujours renouvelé, au lieu des heures comptées de la longévité humaine. » (p.22)

Bien loin de conseiller la lecture des manuels prêt-à-penser en « développement personnel » qui fleurissent un peu partout, l’auteur invite à explorer le pouvoir réparateur des textes véritablement littéraires. Les ouvrages de psychologie « pour tous » collent trop directement à la situation du lecteur et les recettes qu’ils donnent pour en sortir ne peuvent agir sur l’âme troublée. « Une trop grande proximité est inquiétante, intrusive (…) » . Évoquant le cas extrême des personnes déportées dans les camps nazis ou staliniens qui ont raconté avoir « tenu » en se récitant de la poésie, l’auteur ironise : « Citez-moi un seul de ceux-là (Jorge Semprun, Charlotte Delbo, Primo Levi…) qui aurait pu substituer à son Baudelaire un bouquin de développement personnel prônant l’estime de soi par gros temps ! » Selon l’auteur, seule la métaphore peut permettre une « échappée » , « un léger mouvement psychique, afin d’éviter de devenir fou de douleur. » (p.106).

Objet encore mal défini, la bibliothérapie peut donc être décrite comme l’usage guidé de la lecture avec un effet thérapeutique attendu. Un peu de Zola contre l’anémie?  Du Verlaine en cas de spleen ? Colette pour faire face à la vieillesse ? Kenzaburo Oé pour soutenir les personnes confrontées au handicap ? Ce serait bien sûr trop simple. Le dictionnaire Vidal des prescriptions bibliothérapeutiques est impossible à établir : un même livre peut avoir des effets opposés sur deux personnes dans des situations apparemment semblables. Le bon bibliothérapeute doit donc être « un passeur » , qui connaît les vertus des livres, mais qui a surtout pris le temps d’écouter les tourments de son patient pour avoir l’intuition de quelles lectures pourront avoir un effet bénéfique sur lui.

Comme le résume l’art-thérapeute Patrick Laurin cité p. 82 : « l’art-thérapeute ou le médiateur artistique accompagne la personne en désarroi physique, mental, social, existentiel, pour l’aider à trouver en elle cette force qui lui permet de passer de la position d’Objet du malheur à celle de Sujet d’une réalisation artistique qui va se nourrir de cette épreuve. » Pour Régine Detambel, le bibliothérapeute est un art-thérapeute à part entière.

Parmi tous les arguments analysés par l’auteur, j’ai particulièrement aimé celui affirmant que l’émotion littéraire (comme toute émotion esthétique) « relie à la communauté des très grands vivants » . La personne malade, diminuée, se sent valorisée d’être toujours membre de la confrérie de ceux qui peuvent apprécier ces trésors de la création artistique. Régine Detambel cite Victor Hugo affirmant qu ‘il est « impossible d’admirer un chef-d’oeuvre sans éprouver en même temps une certaine estime de soi. On se sait gré de comprendre cela. » (p.126)

J’ai aussi été heureuse de lire la préconisation de recopier des pages, ou simplement des phrases particulièrement « nourrissantes », chose que j’ai souvent faite quand je n’avais plus la force de me plonger dans un long récit ni d’attacher suffisamment de concentration à la lecture d’un ouvrage dans son ensemble. « Recopier, c’est lire de tout son corps et cela vaut le coloriage d’un mandala. » (p.60)

Comme le note fort justement l’auteur, tout cela n’est vrai que quand la douleur, physique ou morale peut-être « tenue en respect » : « pour lire, il faut encore espérer » (p.36). Quand la concentration fait défaut, il faut parfois savoir se contenter d’un simple vers. C’est si si vrai ! Combien de fois ce vers de Rimbaud n’appartenant à aucun poème « Il pleut doucement sur la ville » a-t-il apaisé mes insomnies nocturnes … Ou bien encore cette strophe des Alcools d’Apollinaire : « Que lentement passent les heures / Comme passe un enterrement / Tu pleureras l’heure où tu pleures / Qui passera trop vitement / Comme passent toutes les heures » …

La fin de l’essai, où l’auteur passe en revue ses souvenirs personnels de lectrice ou d’écrivain, m’a un peu moins convaincue. J’ai également pris mes distances quand elle fustige les exercices de lectures obligées imposés par l’école. N’oublions pas que pour ceux qui ne grandissent pas au milieu des livres, le milieu scolaire est la porte d’entrée pour y accéder, et ces apprentissages, si rébarbatifs qu’ils paraissent sur le moment donnent, donnent aussi des clés de compréhension pour plus tard (spéciale dédicace à tous mes professeurs de français !).

Je n’en soutiens pas moins cet appel de Régine Detambel à reconnaître les vertus thérapeutiques de la littérature, comme le sont déjà davantage celles de la musique ou des arts plastiques. Dommage seulement que l’on rencontre encore si peu de tels soignants pour nous guider ! Ce qui permet toutefois d’explorer les charmes et les surprises de l’automédication littéraire…

 

 

 

 

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