Sarinagara

« je savais ce monde – éphémère comme rosée – et pourtant, pourtant »

Philippe Forest part de ce haïku du grand poète japonais Issa pour proposer au lecteur trois portraits de villes japonaises où il a vécu : Kyôtô, Tôkyô et Kôbé, ainsi que trois portraits d’artistes de ce pays :  un poète, Issa; un romancier, Sôseki et un photographe, Yamahata, celui qui a immortalisé pour l’armée japonaise le « jour d’après » la bombe à Nagasaki.

« Sarinagara », c’est l’adverbe « cependant » en japonais, ce « pourtant » ici redoublé, qui signifie la persistance de l’activité créatrice, et de la vie même, face à l’inanité de l’existence et aux drames auxquels les humains sont exposés dans leur vie intime comme dans l’Histoire. « Tout est néant, bien sûr. Mais Issa ajoute :

cependant » (p .85).

L’auteur commence à écrire ce roman à ce point très précis de sa vie où lui vient, dit-il « la certitude d’avoir touché le fond, d’en avoir fini pour de bon avec le fatigant commerce des pensées, des émotions, des sentiments et qu’il n’est plus possible de se vouer à rien sinon au vide en soi. » (p. 21, Éditions Gallimard, 2004). Cinq ans auparavant, sa fille unique est morte à trois ans des suites d’une maladie rare. Depuis, l’écriture lui a permis de survivre  (il a obtenu le Prix Fémina en 1995 pour L’Enfant éternel dans lequel il retrace cette terrible disparition) mais, à présent, ce filon de survie s’épuise, et lui avec.

Partir au Japon avec son épouse est une recherche d’ailleurs salutaire. « Je n’idéalise pas le Japon. Je sais juste que ce pays fut pour moi le lieu d’un dégagement rêvé » (p.182), « le pays d’après, celui où survivre à la vérité reprenait un sens, où il ne s’agissait plus de choisir entre le souvenir et l’oubli mais où l’oubli devenait la condition mystérieuse et nouvelle du souvenir. » (p.271)

L’auteur se met à explorer les vies de grands artistes qui ont, eux aussi, réussi à vivre après l’insupportable; réussi, tout simplement, à survivre, jetés comme tout un chacun dans « le temps de l’Histoire qui n’a pas de sens. » (p. 38)

comme le poisson – ignorant de l’océan – l’homme dans le temps

C’est aussi pour lui l’occasion de questionner les prétendues différences culturelles indépassables entre l’Occident et l’Orient, de rapprocher des courants artistiques qui s’ignorent souvent mais témoignent des mêmes questionnements humains. Il n’y a pas de « mystère de l’âme japonaise » écrit-il presque rageusement, p.118,  « mais ce vide est le même pour tous les hommes quel que soit le fatras variable de croyances dont ils croient le combler afin de rendre son assise au monde.« 

En passant, l’auteur démystifie de manière magistrale la lecture par trop philosophique que les Occidentaux peuvent avoir du haïku. « Les lecteurs d’Europe y voient un condensé de l’expérience poétique et lui attribuent le privilège surnaturel d’exprimer la vérité sans objet d’une sagesse ineffable auquel l’esprit du poète parviendrait solitairement dans l’illumination de l’extase. Mais le haïku n’est en rien le produit d’une ascèse. En vérité, il est d’abord le résultat d’un jeu. » (p.50) Et de rappeler qu’à l’époque des maîtres, le haïku n’existe que rarement seul : il est souvent l’élément de base d’une création collective (un peu comme dans les cadavres exquis surréalistes) ou s’intègre dans un texte en prose, carnet de voyage ou journal intime. « L’idéalisme de l’Occident veut que le poème soit révélation de l’Être dans sa quintessence la plus pure (…). Le haïku – tel qu’on se le représente en Europe ou en Amérique – vient servir cette mystification avec complaisance. » Perception d’autant plus ironique quand on sait que, précisément, au Japon, la poésie du haïku est née en rupture avec l’idéalisme poétique classique, renonçant à l’usage des symboles pour privilégier « la silhouette seule des choses sous le regard d’un œil absent. » (p.52)

Dans la dernière partie de son roman, l’auteur nous fait suivre, heure par heure, la progression du photographe de guerre Yamahata dans les décombres de l’inimaginable à Nagasaki. Et, sarinagara, pourtant, il prend des clichés qui deviendront célèbres, parmi eux en particulier, celui d’une femme qui allaite son nouveau-né :  « L’air mélancolique, presque égaré, de la jeune femme, le regard dans le vide exprime un chagrin sans limite, immense au point d’envelopper en lui une détresse aux dimensions de l’univers. Mais le geste immémorial du sein qu’elle donne, l’abandon confiant de l’enfant dans ses bras, l’incompréhensible impression de force qui se dégage des deux corps tendrement serrés l’un contre l’autre, leur intègre et singulière beauté, disent plus fort encore le désir entêté de survivre. » (p.235) Aux victimes de Nagasaki, les photographies de Yamahata laissent « juste la chance, depuis la nuit où elles sombrent, de nous adresser comme un signe déchiré et ami » (p.247).

Haïku, romans, photos… Philippe Forest exprime avec une sensibilité magnifique que pour lui, les grands artistes n’ont pas la prétention de saisir mieux que quiconque la réalité de l’existence mais seulement de nous adresser ce signe déchiré et ami, pour nous signifier que

« Survivre est l’épreuve et l’énigme » p.272.

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