Apprivoiser Ulysse ?

Autant le dire d’emblée : si vous êtes à la recherche d’un roman de plage pour cet été, passez votre chemin… Car celui dont je vais vous parler aujourd’hui n’a pas vraiment le profil. D’abord, il est trop lourd : le Folio classique, avec ses 1650 pages tous commentaires et notes compris, pèse son petit kilo, inenvisageable dans le cabas avec les serviettes de bain et le parasol ; et puis son contenu n’est pas tout à fait du genre légerdistrayant (pour reprendre une forme d’invention verbale chère à son auteur) qui convient au demi-sommeil bercé par le bruit des vagues.

Si je n’ai pas beaucoup écrit dans ce carnet ces dernières semaines, c’est que j’étais prise dans les méandres de Dublin et de l’esprit de celui qu’on présente comme l’un des plus grands auteurs du XXe siècle, celui qui a révolutionné l’écriture romanesque, celui qu’il faut au moins avoir essayé de lire si l’on se pique de littérature : James Joyce.

Il y a une quinzaine d’années à Berkeley, suivant les conseils d’un ami américain étudiant en lettres, j’avais effectué une première tentative avec le Portrait de l’artiste en jeune homme (1904, finalement publié 1914), courte œuvre de jeunesse et bonne introduction, selon mon ami, à l’univers de Joyce, quoiqu’encore éloignée de la gigantesque entreprise d’Ulysse (publié en 1922, après huit ans de travail).

J’avoue avoir longuement hésité à écrire quoi que ce soit après cette dernière lecture, tant elle m’a déconcertée, troublée, excédée aussi parfois. Après les trois premiers « épisodes » (tout lecteur joycien qui se respecte sait qu’on ne parle pas de « chapitre » dans cette odyssée), j’ai vraiment failli tout envoyer balader en me demandant pourquoi je m’infligeais ça, surtout pendant aussi longtemps…

Pourtant, j’ai tenu bon, un peu par bravade, un peu pour pouvoir dire « I did it », beaucoup aussi pour tenter de comprendre pourquoi, à travers le monde, une petite communauté de lecteurs fanatiques se réunit tous les 16 juin pour célébrer le « Bloomday », « jour de Bloom », du nom du personnage principal de ce roman qui déroule à n’en plus finir la journée du 16 juin 1904.

Alors que dire après cette épreuve ? Je n’y ai guère pris de plaisir : touffu, laborieux, trop construit, trop alourdi d’innombrables références à la culture grecque, latine, anglaise, irlandaise… (plus de 200 pages de notes explicatives, tout de même…), ce texte étouffe.

Pourquoi en parler alors ? Pourquoi en parle-t-on tant dans le petit monde littéraire ? Snobisme, entre-soi d’initiés qui prétendent y avoir compris quelque chose ? Il y a sans doute un peu de cela. J’ai ressenti un grand contentement en apprenant que Virginia Woolf, exacte contemporaine de Joyce et tout aussi novatrice que lui, à sa façon, disait qu’elle trouvait le livre « prétentieux » et « vulgaire » et que Jorge Luis Borgès admettait « ne l’avoir jamais pratiqué que par fragments ».

Et pourtant… pourtant… S’en tenir à ce ressenti ferait passer à côté de moments où transparaît de manière si originale et déchirante la profonde humanité des personnages, comme quand Bloom exprime la douleur d’avoir perdu un fils en bas âge ou celle de devoir accomplir les fonctions vitales et animales triviales (se nourrir, se reproduire, se distraire au milieu de ses semblables…). Des moments où se posent, si l’on parvient à dégager le propos de tous ses oripeaux culturo-philosophico-religieux, les questions fondamentales de l’écrivain et du lecteur : comment saisir avec des mots, quitte à torturer le langage, l’environnement et l’existence qu’il nous est donnés de connaître avec notre esprit si limité ? La cohabitation des hommes avec les femmes, celle des natifs avec les étrangers — appréhendés ici avec la figure du Juif en terre catholique —, celle des animaux avec les humains (j’ai été très sensible au regard singulièrement empathique que Bloom porte sur ses « compagnons de planète* » ). Pour Joyce, cet environnement est celui de Dublin, sous les jougs de la couronne anglaise et de la religion catholique mais ce n’est qu’un cas d’espèce.

Alors, oui, certains passages comme « Protée » ou « Le Cyclope » m’ont paru insupportables et j’ai sauté des paragraphes, comme dans « Circée », où défilent pendant plus de deux cents pages tous les personnages du roman dans une fantasmagorie théâtrale digne de Jérôme Bosch ou de Sade (car le roman n’est pas avare de trivialités scatologico-sexuelles, ce qui n’a pas aidé à le rendre acceptable à l’époque de sa publication).

Mais d’autres passages pénètrent le lecteur de manière indélébile, s’il accepte d’entrer dans les monologues intérieurs des personnages – ou plus exactement, dans leurs textes intérieurs, car on est loin de discours articulés et suivis. « Calypso », « Nausicaa », « Pénélope », sont ainsi plus prenants (tiens, tous des épisodes féminins…).

Et chacun des dix-huit épisodes reprend une étape de l’Odyssée d’Homère, au fil d’un jour ordinaire dans la vie d’un Dublinois, en explorant chacun un point de vue et une écriture propre ; la nouvelle traduction française de 2004 les répartit d’ailleurs entre onze auteurs différents, sous la direction de Jacques Aubert, pour que tous conservent leur propre tonalité.

Je ne regrette donc pas d’avoir tenté le voyage. Irais-je jusqu’à le conseiller ? Pas sûr. Ou alors, en précisant bien que cet ouvrage nourrit davantage une réflexion sur ce qu’est écrire, écrire pour tenter d’exprimer le fait d’exister pour un esprit humain, qu’un plaisir de lecture. L’utile (de la réflexion existentielle) se joint trop rarement à l’agréable. Je n’ai pas l’habitude de rechigner à l’effort mais je trouve que, là, Joyce se soucie vraiment trop peu de son lecteur en menant ses expérimentations littéraires… Dommage.

*le terme est de Jacques Perrin dans son dernier film documentaire sur les animaux des forêts, Les Saisons (2015).

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