Le Guépard, méditation sur la finitude

Pour nous, tristes Européens du début du XXIe siècle, Lampedusa est le nom d’une île italienne, tragiquement associée aux vagues de migrants venus échouer leurs rêves sur notre continent. Pour les plus cinéphiles, c’est aussi celui de l’auteur qui a inspiré à Visconti l’un de ses chefs-d’œuvre, palme d’or à Cannes en 1963 : Le Guépard. Les images de Claudia Cardinale resplendissante au bras d’Alain Delon virevoltent dans ma tête mais je n’ai jamais vu le film de Visconti et connaît encore moins Giuseppe Tomasi di Lampedusa, l’auteur du roman Le Guépard en 1957, quand un ami et voisin, professeur de littérature comparée, m’incite chaleureusement à me plonger dans cette Sicile du XIXe siècle — merci encore M. Godoÿ !

Du film comme du roman, on retient surtout l’acuité de la fresque historique qui saisit avec tant de grâce la fin d’une époque, celle d’une vieille noblesse dépassée par les évolutions politiques et sociales qui voit ses derniers privilèges symboliques disparaître peu a peu, même si les plus perspicaces de ses membres ont su comprendre et accepter qu’il fallait que « tout change pour que tout reste tel quel » (p. 32, Éditions du Seuil, collection Points, 2007).

Le guépard est le mammifère qui a la pointe de vitesse la plus rapide (100km/h atteints en 3 secondes, soit environ 4 foulées de 8 mètres à la seconde !). Il est aussi le seul félin aux griffes non rétractiles, ce qui le dote de véritable "pointes" d'athlétisme au naturel... On le distingue du léopard notamment grâce aux taches noires en forme de larme sous ses yeux. Elles amélioreraient sa vision dans la course en limitant les reflets du soleil...

Emblème de la famille Salina, le guépard est le mammifère qui a la pointe de vitesse la plus rapide (100 km/h atteints en 3 secondes). Il est aussi le seul félin aux griffes non rétractiles, ce qui le dote de « pointes » d’athlétisme naturelles… On le distingue du léopard notamment grâce aux taches noires en forme de larmes sous ses yeux. Elles amélioreraient sa vision dans la course en limitant les reflets du soleil…

Pour moi, c’est un roman construit de manière originale, qui étire le temps au début et à la fin, avec une grande ellipse centrale de vingt ans, où tout est censé se passer sans que rien ou presque n’en soit dit. Les premières parties posent un décor dont les dernières invoquent le souvenir. L’auteur maîtrise la narration à son gré pour nous faire partager une histoire qui est pour beaucoup celle de sa propre famille. Sans s’appesantir dans un déroulé exhaustif, il procède par éclairages ponctuels de moments, sélectifs comme peut l’être la mémoire : un trajet en calèche dans l’air chaud d’une nuit d’été embaumée par l’odeur des orangers en fleurs, un bal, une partie de chasse, la chaleur écrasante de la campagne sicilienne, une scène de village, une conversation grivoise qui marque la mémoire d’une femme au fer rouge jusque dans ses vieilles années… Le roman procède par réminiscences, avec un regard tendre et souvent plein d’humour, observant avec la même tendresse animaux familiers et petites faiblesses des hommes.

Je retiendrai aussi de ce roman la description d’une Sicile en invitation au voyage, avec ses jardins ombreux et parfumés, ses palais vieillis, son soleil implacable, ses bougainvillées débordantes, et sa mer fixant toujours l’horizon. Comme dans cette description inaugurale de la villa palermitaine des Salina :  « (…) le jardin, resserré et macérant entre ses clôtures, exhalait des parfums onctueux, charnels, et légèrement putrides comme les liquides de décomposition aromatique distillés par les reliques de certaines saintes ; les petits œillets superposaient leur odeur poivrée à celle, protocolaire, des roses, et huileuse, des magnolias qui s’alourdissaient dans les coins ; tout en dessous, on percevait aussi le parfum de la menthe mêlé à celui, enfantin, du cassier et à celui, confit, du myrte et, par-delà le mur, la senteur d’alcôve des premières fleurs d’oranger débordait de la plantation d’agrumes. » (p.13)

J’en retiendrai surtout le portrait d’un homme, Don Fabrizio, patriarche magnifique de cette ancienne grande famille Salina, qui assiste impuissant à sa propre décadence liée à l’âge et à celle de sa classe. Habité par une profonde mélancolie, il les contemple doucement, sans rage, sans larmes, dans l’acceptation de sa propre finitude. Homme déjà mûr au début du roman, il reste parfaitement lucide jusqu’à la fin de son existence, quand il sent la vie s’écouler de lui « lentement mais sans discontinuer comme les tout petits grains se pressent et défilent un par un, sans hâte et sans relâche, devant l’orifice étroit d’un sablier. » (p. 255) Quand il entend que ses enfants appellent le prêtre pour lui amener le viatique, il s’essaye au bilan :  » « J’ai soixante-treize ans, en gros, j’en ai vécu, vraiment vécu, un total de deux… trois au maximum. » Et les douleurs, l’ennui, combien y en avait-il eu ? Inutile de s’efforcer de compter : tout le reste : soixante-dix ans. » (p. 267)

Ce roman décrit merveilleusement comment parfois, le prélude est bien plus fort que l’aboutissement. Ainsi dans la trouble histoire d’amour entre le neveu de Don Fabrizio marié à la fille d’un parvenu pour assurer le maintien économique de son rang :  « Ce furent là les plus beaux jours de la vie de Tancredi et d’Angelica, des vies qui allaient être par la suite si variées, si pleines de péchés sur l’inévitable fond de douleur. Mais ils ne le savaient pas alors et ils poursuivaient un avenir qu’ils estimaient plus concret bien qu’il se trouvât après coup uniquement fait de vent et de fumée. Quand ils furent devenus vieux et inutilement sages, leurs pensées revenaient à ces jours-là avec un regret insistant :  ces jours avaient été ceux du désir toujours présent parce que toujours vaincu, des lits, nombreux, qui s’étaient offerts et qui avaient été repoussés, de l’aiguillon sensuel qui, justement en raison de son inhibition, s’était, un instant, sublimé en renoncement, c’est-à-dire en véritable amour. (…) comme ces symphonies qui survivent aux opéras oubliés et contiennent, ébauchés et avec leur gaité voilée de pudeur, tous les airs qui devaient être ensuite développés sans habileté dans l’opéra, sans aboutissement. » (p. 171)

Maintenant, je vais pouvoir regarder l’adaptation cinématographique de Visconti. Cet été 2016 sera décidément placé sous le sceau du réalisateur italien : l’adaptation théâtrale des Damnés dans la Cour d’honneur du Festival d’Avignon m’a elle aussi conduite à revisiter sa filmographie, sans me toucher vraiment, je dois l’avouer. Pour Le Guépard originel de Lampedusa en revanche, c’est chose faite …

 

 

 

 

 

 

 

 

Une réflexion sur “Le Guépard, méditation sur la finitude

  1. Je me rappelle de la couverture du livre avec un liseré rouge et aussi du film avec le bal et surtout Claudia Cardinale …Tout le reste , en particulier le livre a dû m’échapper. Je ne vois pas d’ailleurs comment ne pas avoir vécu un peu pour l’apprécier . Le morceau que tu as choisi paraît particulièrement riche et foisonnant. Mélancolique aussi. Puissant en tous les cas, je regarderai cette couverture blanche avec un liseré rouge d’un autre œil dorénavant.

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