Les passagers du Roissy-Express

Les Passagers du Roissy-Express (Éd. du Seuil, 1990), c’est le récit de voyage de François et Anaïk en goguette dans le RER B, un mois de juin 1989… Ou comment un écrivain et une photographe décident de partir un mois en voyage le long de la ligne Roissy — Saint-Rémy-lès-Chevreuse, en faisant étape chaque soir dans l’une des villes-gare de leur parcours, pour rendre compte de leurs impressions sur leurs rencontres et choses vues.

Comment ai-je pu ne pas trouver plus tôt ce récit sur mon chemin ? Alors que j’ai travaillé pendant plusieurs années au « développement économique des territoires de la région Île-de-France » et que j’aime tant les récits de voyage ? Il aura fallu la conversation avec un élu de Sevran – merci à lui ! pour me le mettre enfin entre les mains. Et vérifier, si besoin était, qu’il n’est pas nécessaire de faire des dizaines d’heures d’avion pour aller à la découverte…passrex

François, c’est François Maspero, décédé en 2015 après une vie au service des livres, comme lecteur, traducteur, libraire, éditeur, auteur, une vie faite d’engagements à cœur ouvert contre les oppressions politiques et économiques de son temps. Anaïk Frantz est l’une de ses amies, photographe. Lui prend des notes, elle des photos, sur ces banlieues qu’on qualifiait déjà de « ghettos », souvent sans y avoir jamais mis les pieds (« il y a plus balourd qu’un provincial à Paris : c’est un Parisien en banlieue » – p. 280).

Loin de lui pourtant l’idée ou la prétention de réaliser un « état des banlieues ». Le résultat est un texte enlevé, souvent drôle, narré à la troisième personne, ce qui lui donne une petite distanciation souvent comique : « elle » et « lui » ne nous cachent rien de leurs déboires dans les hôtels-restaurants souvent miteux qu’ils trouvent au bord des voies ferrées, des regards goguenards ou suspicieux qu’ils suscitent chez les locaux qui s’étonnent de les voir venir faire du tourisme à Garonor ou à Aulnay…

Ce livre a été pour moi un condensé d’émotion variées.

Émotion de passer le portillon de villes tant de fois juste frôlées en allant d’un point à un autre ( ces « interstices » ), mais où j’ai moi aussi parfois mis pied à terre du fait des hasards de la vie (Arcueil – Cachan, La Courneuve…) ou d’un peu de curiosité.

Émotion de trouver une réflexion si finement incarnée sur ce « Grand Paris » dont on nous parle tant aujourd’hui : « (…) beaucoup de Parisiens voyaient les banlieues comme un magma informe, un désert de dix millions d’habitants, une suite de constructions grises indifférenciées ; un purgatoire circulaire, avec au centre, Paris-Paradis. (…) et si le centre s’était vidé, s’il n’était plus qu’un centre bidon, cela ne voulait-il pas dire que le vrai centre était désormais dans le « tout autour » ? (p. 24-25 coll. Points, 2004).

Émotion de voir si bien racontées les vies de leurs habitants, sans misérabilisme ni angélisme. Oui, la drogue, les tags, les barres HLM (« clapiers modernes ») et la pauvreté sont là, mais il n’y a pas que cela. La tonalité de l’auteur est à gauche, bien sûr, mais les débuts de la « politique de la Ville » (le ministère dédié sera créé sous F. Mitterrand en 1990) et les discours politiques qui veulent « résoudre le problème des banlieues » ne sont pas épargnés.

Émotion aussi de mieux connaître le patrimoine historique de cette grande région qui ne se limite pas à Paris. Car sur cette ligne B, on retrouve les forts et les fortif’ de la défense de Paris en 1870, la ceinture rouge ouvrière des années 1930, Drancy et son camp installé de 1941 à 45 dans la cité de la Muette, dans ce qui devait être un lieu pionnier du mieux-être ouvrier, l’urbanisation à marche forcée des Trente Glorieuses, la disparition des maraîchers et des dernières fermes, les vagues d’immigration… Ainsi, « Traverser Villepinte, c’est comme opérer une coupe dans des stratifications géologiques. Mais vivantes. » (p. 113)

Émotion encore des échos historiques de l’année où les auteurs écrivent cet ouvrage et qui leur parviennent par bribe – pas d’internet ni de smarphone en ces temps-là  : nous sommes en 1989,  les commémoration du bicentenaire de la Révolution française battent leur plein, tout comme la répression sanglante des manifestations étudiantes sur la place Tian’anmen…

Émotion aussi des échos d’une histoire plus personnelle, à peine esquissée, quand François, repasse par Sceaux où il a grandi, et qu’il revoit certains souvenirs adolescents.

Émotion enfin, et non des moindres, au moment de refermer ce livre, en lisant la postface écrite par l’auteur en 1993. Surtout, surtout, ne pas négliger de lire cette postface… L’auteur y évoque la réception de son ouvrage, et les nombreux courriers savoureux qu’il a reçus d’autres voyageurs insolites ou de franciliens soucieux d’apporter quelques précisions à son récit, mais il y dit aussi combien en quelques années seulement, les choses ont déjà beaucoup changé, il le voit bien. La crise économique et la guerre du Golfe sont passées par là pour renforcer encore le phénomène, selon lui auto-réalisateur, de ghettoïsation des banlieues.

« Je ne regrette pas d’avoir fait, au printemps du bicentenaire de la Révolution française, une jolie promenade chez les miens, dans ce pays qui est le mien. Je continue de penser que c’est là, et pas ailleurs, que se passe, que se joue la vie de mon pays. Que c’est là que se trouvent ces forces vives. Son avenir. Je suis seulement plus pessimiste sur cet avenir qu’il y a quatre ans. J’espère de tout mon cœur que j’ai tort. » (p. 341)

Comme on aimerait que François Maspero refasse aujourd’hui son voyage et nous donne son point de vue, si pondéré, si bienveillant, si informé, sur l’évolution de ces dernières années… Qu’il nous dise qu’on peut encore espérer avoir tort de croire que la situation s’ aggrave… *

Je conseille donc chaleureusement cette lecture, qui fournit par ailleurs, sans cuistrerie aucune, de nombreuses idées de livres à lire ou de film à regarder sur l’histoire de la région parisienne. Parmi eux, ce court-métrage d’Éli Lotard, Aubervilliers, 1945, avec des textes et chansons de Jacques Prévert :

http://www.dailymotion.com/video/x15ee8i_aubervilliers-1945-realisation-eli-lotar-commentaire-chansons-ecrits-par-jacques-prevert-habitat-ins_shortfilms

 

*Sur les photos d’Anaïk en 1989, il y a des personnes de toutes origines, des boubous, des saris, mais pas de filles voilées. Il est vrai que certaines personnes lui refusaient parfois la permission  — qu’elle demandait toujours — d’être prises en photo, mais on ne voit pas non plus de femmes voilées dans les prises de vue générales qui figurent dans le livre, ce qui serait difficile à réaliser aujourd’hui sur un quai du RER B.

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