Cœurs solitaires

Juste un petit mot sur ce roman de Carson McCullers, The Heart is a Lonely Hunter, Penguin Books, 2008 (Le Coeur est un chasseur solitaire, Poche, 2001), devenu un classique populaire aux États-Unis dès sa parution en 1940.

carsonmccullersÀ première vue, ce genre de narration ne fait pas partie de celles que j’aime particulièrement : cinq personnages présentés tour à tour au fil des chapitres, dans une petite ville industrielle du sud des États-Unis, après la grande dépression économique de 1929. En bruit de fond, les discours d’Hitler déjà vociférés sur les ondes.

Nous suivons ainsi douze mois d’aspirations, de révoltes, et de besoin d’amour que chacun tente d’exprimer à sa façon : une adolescente blanche mais pauvre doit s’occuper de ses petits frères alors qu’elle rêve d’études et de musique classique, un médecin noir s’afflige de la passivité de ses frères de couleur confrontés à la ségrégation, un tenancier de bar doit faire face à son veuvage subit, un marginal communiste de passage en ville tente d’ouvrir les yeux de ces concitoyens sur l’oppression capitaliste et enfin un sourd-muet auquel tous prêtent une empathie hors du commun devient l’ami de chacun : il est vrai que le silence forcé de ce dernier en fait le confident parfait, d’autant que son compagnon, un autre sourd-muet simple d’esprit, a dû être placé dans une institution spécialisée.

Tous les critiques littéraires et lecteurs avisés de l’époque ont souligné le décalage stupéfiant entre le jeune âge de l’auteur (Carson McCullers avait 23 ans à la parution du roman en 1940) et la profondeur des réflexions existentielles qu’elle prête à ses différents personnages.

Pour ma part, ce n’est pas tant le fait que de telles réflexions viennent d’une si jeune femme qui m’a frappée (y en a-t-il encore pour croire que vingt ans est le plus bel âge de la vie, celui de l’insouciance et de joie ? et que les jeunes femmes en particulier sont, à cet âge, tout entières absorbées par le choix de leur vernis à ongles ?) ; ce qui m’a touchée, c’est la capacité de l’auteur à mettre ces réflexions en mots d’une manière aussi limpide, calme, mûre, sans emphase, sans apprêt ni misérabilisme, alors qu’elle n’a en effet que 23 ans. Et ce avec autant de justesse quand elle évoque les états d’âme d’une jeune fille que ceux d’hommes mûrs ou éloignés de sa propre condition sociale.

Ce roman est celui de toutes les solitudes, de toutes les formes d’isolement ou d’aliénation, qu’elles relèvent de l’âge, de la position sociale, de la couleur de peau ou de l’orientation sexuelle. Communiquer avec autrui, si bien intentionné soit-il, semble impossible. Le personnage pivot du livre, ce sourd-muet devenu âme-sœur pour chacun, ne recueille que des monologues et demeure pour tous un parfait étranger.

Pas très optimiste tout ça ? Réaliste diront certains… Dans tous les cas, je suis heureuse d’avoir fait la connaissance de cet auteur et je note qu’à 17 ans, elle avait suivi des cours de creative writing (création littéraire) à l’université de Columbia. Une discipline enseignée depuis longtemps dans les universités anglo-saxonnes mais encore prise de haut par beaucoup en France  — moi la première, je l’avoue ! L’exemple de Carson McCullers fait réfléchir…

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