Ravages

Si pour vous, Ravage n’évoque que lointainement Barjavel, et Viollet-le-Duc les voûtes néo-moyenâgeuses d’un goût douteux, vous êtes comme moi il y a quelques jours : prêts pour le saut dans l’inconnu d’une prose qui décoiffe corps et âmes.

Rien à voir avec l’architecture : cette prose est celle de Violette Leduc (1907-1972). Son premier roman, Ravages (au pluriel), date de 1955 mais elle ne se fait connaître qu’une dizaine d’années plus tard avec La Bâtarde (1964), préfacé par Simone de Beauvoir qui croit en son talent littéraire et la soutient depuis ses débuts.

Par crainte de poursuites pénales, Gallimard censurera longtemps ses écrits, où le désir et les ébats féminins s’illustrent trop clairement. Thérèse et Isabelle, paru en 1966 dans une version remaniée (il faudra attendre 2000 pour la version originale) est la première partie initialement censurée de Ravages qui en est resté définitivement amputé.

violetteleducEn cherchant sur Internet, je vois que la postérité a fait de Violette Leduc une pionnière de l’ « autofiction » et l’une des voix féminines essentielles des années 1950. Que n’est-elle donc alors plus souvent enseignée ou citée dans nos manuels de littérature ? C’est une publication récente de la BnF saluant l’entrée de l’un de ses manuscrits dans ses collections qui m’a donné envie de la lire (Chroniques, n°77, p. 27 http://www.bnf.fr/fr/la_bnf/a.chroniques.html). Mieux vaut tard que jamais, pour la BnF comme pour moi.*

Car cet auteur gagne a être connu et reconnu, et pas uniquement pour le caractère sulfureux des sujets qu’elle aborde. Ses pages me font penser aux vers incandescents de Louise Labé, quatre siècles plus tôt. Je me moque que l’histoire qu’elle raconte soit la sienne ou celle d’un ou d’une autre – stupide concept que celui de l’autofiction – car ce qu’elle dit de l’amour et de l’asservissement physique et moral qu’il peut entraîner est universel et intemporel, et ce qui compte est ce qu’elle, une femme, en fait sur le papier.

Son écriture est faite de phrases courtes, comme essoufflées. Elles sont pourtant souvent empreintes d’un lyrisme qui confine parfois au surréalisme – et peut agacer. Toutes ses images déferlent pour rendre compte d’une sensibilité à fleur de peau ; elles ne font sens que si l’on se recule un peu.

On sent cela dès les premières phrases, quand Thérèse, le personnage féminin principal, entre dans une salle de cinéma où la séance a déjà commencé : « Un spectateur se leva, quitta le rang. L’ouvreuse m’emmena jusqu’au fauteuil libre. Je m’assis, je me mis dans le plaisir des autres. » (p. 13, Folio Gallimard). Quelle belle formule, ce « je me mis dans le plaisir des autres », pour suggérer la personne qui se glisse dans sa rangée, ou dans son livre, et se met au spectacle… Pas anodin d’ailleurs, que ce roman commence dans une salle obscure tant certains dialogues et situations font penser à ceux du cinéma de la Nouvelle Vague. Sans doute quelque chose dans l’air de cette fin des années 1950.

Quant à l’histoire, c’est celle d’une femme qui aime les femmes mais qui séduit un homme et l’épouse par amour, quand lui ne l’aime plus assez. Dans toutes les configurations, femme/femme, homme/femme, homme/homme, il y a toujours celui qui est en demande et celui qui l’est moins, jusqu’à ce que le déséquilibre s’inverse et que les douleurs changent de camp. Les affres de l’attente, aussi :

« Je porte le deuil dans ma chambre d’auberge, je contemple les mouches mortes entre rideaux et fenêtres. Il est minuit : je grelotte dans le gosier de la chouette. Il est sept heures du matin : je caresse l’oreille de l’âne et, sur le feutre mélusine du cartilage, je lisse amour et miséricorde. J’attends sa lettre.  » (p. 231)

Les scènes intimes, aussi poétiques qu’explicites, intègrent un regard inhabituellement cru sur les corps féminins et masculins, et sur le regard féminin porté sur ces corps. « Tu ne sauras jamais, mon amour, avec quelle rapidité ma main innocente a répondu à l’innocence de ton sexe amoindri. C’est jeune, c’est fripé, c’est là qu’il y a un retour de candeur, c’est là qu’il y a un retour d’abandon. Ce petit rouleau de chair et moi nous nous sommes rencontrés dans la nuit des temps. Nous sommes à l’arrêt du monde. Nous mettons la naissance, l’avortement, l’enterrement dans l’indécision. Nous permettons aux accoucheurs de prendre des vacances.(…) Je suis la gardienne du sexe déchu d’un homme qui dort.  » (p. 322)

C’est peu de dire que l’écriture de Violette Leduc est charnelle. Elle est l’écriture faite corps, avec ses désirs, ses plaisirs, ses souffrances et sa trivialité.

« C’est un homme : il pense à ce qu’il fait. Je ne veux pas qu’il parte. Je veux qu’il reste éternellement enfoncé dans ses labours. Mais il est ailleurs. (…) je ne l’ai plus. Je suis une torche d’hiver. Je touche sa serviette-éponge, je touche sa cuvette, j’enfouis mon visage dans son slip, mes lèvres caressent son démêloir, je me promène avec l’étole de sa désolation pendant que, sur mes jambes, coule l’amour que refait ma chair.  » (p. 299-300)

Y a-t-il jamais eu description plus simple et plus vraie de la solitude absolue qui peut suivre l’amour ? Comme encore ici : « Il était vraiment parti : il ne restait que ses taches grises sur le drap.  » (p. 276).

En ces temps de mariage et de manif pour tous, je préconiserais donc pour ma part la lecture de Violette Leduc pour tous.

 * Signalons aussi qu’en 2013, Martin Provost lui a consacré un film, Violette, avec Emmanuelle Devos et Sandrine Kiberlain.

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