Gravir la Montagne

En commençant ce billet, je me sens toute petite… Qu’écrire sur La Montagne magique de Thomas Mann qui n’ait déjà été dit et bien mieux ? Comment embrasser en quelques paragraphes ces 1103 pages qui m’ont occupée plusieurs mois durant ? Si je parviens à tourner quelques phrases susceptibles de donner envie à d’autres d’entreprendre l’ascension, je serais déjà bien contente…

J’ai lu La Montagne magique (Der Zauberberg en allemand) dans sa nouvelle traduction française par Claire de Oliveira (Fayard, coll. Le Livre de poche, 2016). Je tiens d’abord à souligner la qualité de son travail, comprenant aussi des notes et une postface éclairantes. Paru en 1924, l’ouvrage de Thomas Mann fait en effet résonner de nombreuses références à la littérature germanique (au Faust de Goethe, pour n’en citer qu’une) que j’aurais ignorées – entre autres choses – sans elle.

Ensuite… il faut se laisser aller et accepter d’entrer dans un autre espace-temps…

Quand le jeune Hans Castorp, frais émoulu de son école d’ingénieur, rend visite à son cousin tuberculeux dans le luxueux sanatorium de Berghorf – séjour vraisemblablement inspiré à l’auteur par celui qu’il a lui-même effectué à Davos auprès de son épouse malade – il ignore que ces quelques semaines de vacances en altitude vont s’étirer jusqu’à occuper sept années de sa vie et modifier irrémédiablement sa façon de percevoir l’existence. Comme nous, lecteurs, sous-estimons sans doute le temps que nous allons passer sur ce livre au moment où nous l’ouvrons !

Rien de remarquable, pourtant, dans le protagoniste de cette histoire, personnage falot qui fait davantage office de sujet parodique de roman d’apprentissage que de véritable héros auquel le lecteur pourrait s’attacher.

Et ce n’est pas le moindre intérêt de ce roman que celui de la focalisation du narrateur, qui se manifeste rarement mais dont le regard sur le microcosme des résidents de cet établissement, au travers des yeux de son personnage, est souvent très drôle.

Voici qu’un phénomène est sur le point de se produire, et le narrateur fait bien de s’en étonner, afin que le lecteur, quant à lui, ne soit pas interloqué. En effet, les trois premières semaines du séjour de Hans Castorp chez les gens d’en haut (vingt et un jours de plein été auxquels il aurait dû se limiter selon les prévisions humaines) ont englouti, dans notre compte rendu, des espaces et des quantités de temps dont l’extension ne correspond que trop à notre attente à demi avouée ; en revanche, venir à bout des trois semaines suivantes de sa visite en ce lieu nous prendra un peu moins de lignes, voire de mots ou d’instants qu’il n’a fallu, pour raconter le début, de pages et de feuillets, d’heures et de journées de labeur : c’est en un rien de temps, nous le voyons venir, que ces trois semaines vont être expédiées et ensevelies. (p. 282)

« En haut », en effet, les saisons sont bouleversées, seules les fêtes qui reviennent périodiquement (Noël, Pâques…) permettent de marquer l’avancée du temps. Celui qui entre bien portant se révèle vite malade. Celui qui pensait comprendre le monde en ressort déboussolé, a fortiori quand cette sortie se fait à la suite du « coup de tonnerre » de la Première Guerre mondiale, cette « fête mondiale de la mort » (p. 1103), dont les nouvelles armes sont « le produit d’une science déchue » (p. 1101) et qui emportent magistralement la fin du roman en quinze pages, saisissant le lecteur d’autant plus fortement qu’il avait fini par s’habituer à l’agréable lenteur du rythme « d’en haut ».

Alors, oui, on peut avoir du mal à digérer les nombreuses discussions philosophiques qui s’égrènent tout au long du roman, chacun des personnages étant, on le sent bien, l’archétype d’un courant de pensée (le philosophe des Lumières, qui croit en la Raison et au Progrès, le mystique réactionnaire, l’hédoniste désabusé, le docteur féru de psychanalyste…) ou la juxtaposition de développements thématiques (la musique, le spiritisme, l’inconscient – on découvre les travaux de Freud à l’époque -, et bien sûr, le temps…).

Je serais tentée de dire qu’il ne faut pas s’empêcher d’avancer un peu plus vite sur certaines de ces discussions, quand elles nous sont trop indigestes. Citée dans la postface, cette appréciation d’André Gide résume la chose : « c’est un livre important, assez magistral, mais le vide-poche que peut-être le roman allemand ! On y verse vraiment tout ».

Pour ma part, ce côté « somme philosophique » de l’œuvre ne m’a pas empêchée d’être ravie par bien d’autres qualités. En vrac : les magnifiques descriptions de la nature alpine, et celles, vraiment comiques, des rituels de soin et de vie sociale dans le sanatorium (repas, prises de températures, cures de repos dans les chaises longues des terrasses, non sans s’être au préalable soigneusement enroulé dans de bonnes couvertures…) ; l’analyse patiente des méandres du souvenir qui suscitent le sentiment amoureux ou des délicieux moments de torture de l’amoureux transis, suspendu au moindre geste ou regard de l’objet de ses feux. Sur l’attirance muette de Hans pour la sensuelle et fantasque Mme Chauchat, j’aime par exemple le passage suivant, où il se remémore celle ressentie pour un camarade de lycée , Pribislav Hippe :

Justifiées ou non, ces sensations fort loin d’être dénommées et énoncées étaient si vivaces qu’elles habitaient Hans Castorp depuis environ un an – à peu de chose près, car il était impossible de situer leur début avec précision -, ce qui attestait au moins la fidélité et la constance de son caractère, si l’on songe qu’un an, à cet âge, représente une énorme quantité de temps. […]

Il s’était donc habitué de bon cœur à ces rapports silencieux et lointains avec Pribislav Hippe, et les considérait au fond comme une constante de son existence. Il aimait les émotions qui en découlaient, la vive impatience de savoir s’il le rencontrerait ce jour-là, s’il le frôlerait, le regarderait peut-être ; il aimait les satisfactions discrètes et délicates qu’il retirait de son secret, et même les déceptions inhérentes à ces rapports, dont la plus grande était l’absence de Pribislav : la cour était alors déserte, la journée dénuée de piquant, mais Hans gardait un espoir qui le tenait en haleine. » (p. 187-189)

Parmi ce qui m’a beaucoup plu dans ce livre, il y a aussi toutes les réflexions sur l’état de maladie et de faiblesse physique qui donne à l’esprit une acuité toute particulière (thème cher à Nietzsche et à bien d’autres) ainsi que l’omniprésence – tout en légèreté – de la mort chez ces êtres qui se savent condamnés de manière un peu plus immédiate que le commun des mortels.

Concernant la réflexion sur le temps enfin et le caractère subjectif de sa perception, pour lequel ce roman reste emblématique, on pense à Proust, bien sûr, dont La Recherche est contemporaine, et que Thomas Mann rejoint aussi sur d’autres thèmes, comme celui de l’attirance sexuelle androgyne et changeante.

Tout au long de ma lecture, j’ai aussi fréquemment perçu des échos de Bouvard et Pécuchet de Flaubert ( 1881), notamment quand Hans Castorp s’entiche périodiquement d’une nouvelle science, qu’il s’agisse d’anatomie, de médecine, ou de botanique. Je serais curieuse de savoir si Thomas Mann a quelque part évoqué ce roman parmi ses inspirations…

Ce qui est sûr, c’est que tout au long de cette ascension, nous nous sentons plus que jamais, comme Hans Castorp, de « frêles enfants de la vie ». Et nous en sortons un peu plus heureux de l’être, ce qui n’est pas rien, et vaut sans doute de l’entreprendre.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s