Dans la fabrique de l’événement

Je suis partie en vacances avec un ouvrage d’histoire, conseillé par la librairie Temps-Livres du Pré-Saint-Gervais (merci Timothée !). Ce livre avait attiré mon attention par l’objectif de son auteur : « observer la fabrique de l’événement à l’échelle biographique »…

Dans Une année terrible. Histoire biographique du siège de Paris 1870-1871 (Passés composés, 2022, 283 pages), Thibault Montbazet propose en effet une approche originale de ce moment historique mal connu du grand public qui a précédé la Commune de Paris.

Il s’appuie sur des sources intimes qui offrent deux temporalités différentes.

D’une part, la correspondance que Léon Lescoeur, fonctionnaire du ministère de l’Éducation nationale retenu dans la capitale assiégée par les Prussiens, a adressée à sa femme réfugiée en province avec leurs enfants, entre août 1870 et janvier 1871 ; d’autre part, un récit rétrospectif de ces événements que ce même Léon Lescoeur, devenu un vieil homme respectable, a écrit en 1905, alors que la IIIe République était désormais bien installée et que la soif de revanche contre l’Allemagne fermentait dans le pays.

J’aime l’ambition de cet historien, qui rejoint la mienne quand, à mon niveau non scientifique, j’écris une histoire de famille ou une biographie et que ce récit croise des moments de la grande Histoire :

Il ne s’agit pas ici de refaire l’histoire de la guerre franco-prussienne, ni de reconstituer les étapes de la mémoire de ce conflit, ce que d’autres ont fait ou feront mieux que nous. Nous pouvons plutôt tenter de suivre les fils tendus par les sources produites et archivées à quelques moments clés d’une vie, comme les points fixes d’un canevas autour desquels viendraient se nouer des formes et des figures. En bref, faire l’histoire de l’événement à l’échelle biographique, observer sa fabrique par l’emboîtement de temporalités différentes et subjectives.

[…] toute réflexion sur l’événement implique […] de laisser de côté le temps objectif et impersonnel, et d’accepter le temps individuel, qui peut, à loisir, s’intensifier, s’épaissir, se plier et se déplier. » (p. 12)

De manière très claire, l’auteur imbrique un tableau précis et nuancé de la France politique et sociale de l’époque et les écrits personnels qu’il a retrouvés. Le fait que son protagoniste soit professeur, puis inspecteur d’académie, permet de suivre de l’intérieur l’antisémitisme latent ou les débats sur l’anticléricalisme et la liberté de l’enseignement, et de montrer que, dans cette république naissante, laïcité pouvait déjà se combiner avec foi catholique.

Ce qui est intéressant aussi, de mon point de vue de  »biographe pour inconnus », c’est que Léon Lescoeur n’a rien d’un héros : en début de carrière, les rapports de ses supérieurs le décrivent comme un « professeur sans éclat » et « mou », à l’élocution difficile. Quand il devient lui-même inspecteur d’académie, ses qualités sont qualifiées de « médiocres » et son caractère est décrit comme « opiniâtre et faible. En aucune façon méchant. » (p. 42-43) Mais il s’inscrit dans son époque et n’en amène pas moins sa petite pierre d’administrateur à la mise en place de l’école de la République, avec ses doutes mais aussi sa loyauté envers sa hiérarchie.

En ce qui concerne le siège de Paris proprement dit, j’ai trouvé des résonances frappantes – d’ailleurs soulignées par l’auteur lui-même – entre les périodes de confinement vécues à Paris lors de la pandémie de covid 19 et cette drôle de guerre, où tous les citoyens étaient mobilisés dans la Garde nationale pour défendre leur quartier, où entrepôts et entreprises étaient réquisitionnés pour stocker des armes ou des denrées, et où s’est imposée

« l’entrée dans une temporalité différente : l’urgence immédiate, le jour le jour, dépêche après dépêche, le sentiment collectif qui naît de l’événement vécu en commun » (p. 53).

Quand « le temps s’épaissit » de la sorte, la source épistolaire, « qui laisse voir l’événement en train de se faire », permet de « déplier » ce temps, et « d’en évacuer une interprétation téléologique qui lirait le début au regard de la fin » (p. 63). Comme l’écrit Léon : « On ne sait pas quand cela va se terminer. »

En 1870, grâce à la diffusion d’une presse populaire, c’était en France l’une des premières fois où naissait ce sentiment « d’obsession typique de l’événement contemporain qui vient saturer l’espace public ». Selon les mots de l’auteur, « la guerre entre dans l’actualité » et « l’arrière se saisit du front » (p.67). Déjà, les « fake news » viennent brouiller ce qu’on sait de l’avancée des Prussiens :

dans les lettres de Léon, on compte onze fausses nouvelles pour le seul mois d’août. Selon son analyse, c’est la communication gouvernementale qui en est à l’origine et le « silence » dans lequel le pays est tenu : « car c’est assurément le défaut de nouvelles officielles qui autorise la circulation de ces nouvelles mensongères. » (p. 70)

Les gouvernements actuels en ont tiré les leçons avec leurs points-presse quotidiens sur la pandémie !

Pendant le siège de 1870, le froid, le bruit des bombardements, les pénuries alimentaires (et les « iconiques éléphants de la ménagerie du Jardin des Plantes » achetés à prix d’or par une boucherie du boulevard Haussmann) sont très présents dans la presse et dans les correspondances. Ils marquent les esprits, peut-être encore davantage que la réalité des souffrances qu’ils causent.

Ce siège est aussi l’occasion pour l’État d’administrer la pénurie et les aides aux plus démunis (« un jalon dans la mise en place d’un État planificateur et interventionniste en situation de guerre d’abord, puis au-delà ensuite », p. 175) .

Après coup, pour Léon, ces faits sont réinterprétés comme les signes avant-coureurs d’un déclin de la Nation initié par la défaite militaire et entériné par « l’œuvre funeste de la République » à laquelle il n’était pourtant pas opposé à l’époque de la chute du Second Empire, dans une version conservatrice et modérée.

Au cours de cette lecture estivale, j’ai parfois regretté que l’auteur ne fasse pas figurer de plus longues citations des écrits de Léon Lescoeur, en particulier de son écrit rétrospectif. Peut-être a-t-il craint de lasser son lecteur ? Son ouvrage y aurait sans doute gagné en intensité, en nous permettant une plus grande proximité avec son témoin.

Mais avait-il matière à le faire, tant il est vrai que la pudeur était de mise dans les correspondances et écrits de l’époque, et que, comme Thibault Montbazet le rappelle souvent, Léon Lescoeur ne voulait ni inquiéter sa famille en se plaignant outre mesure des rigueurs de la guerre, ni satisfaire l’ennemi qui aurait pu intercepter les missives sorties de la capitale en ballon (sur ses 133 lettres, seules 30 seront perdues).

Une année terrible reste néanmoins pour moi une belle illustration de ce que peut donner le tissage de la petite et de la grande Histoire.

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