L’Épouse d’Amman

On trouve peu de littérature jordanienne traduite en français. Le royaume hachémite ayant été sous mandat britannique jusqu’à son indépendance nationale en 1946, les auteurs jordaniens publiés en dehors du monde arabe le sont essentiellement en anglais. Pour préparer mon prochain voyage linguistique à Amman, j’ai pourtant trouvé un roman traduit en français , عروس عمّان, L’Épouse d’Amman, de Fadi Zaghmout (traduction de David Knecht assisté de Thomas Scolari, L’Asiathèque, 2021). Il donne une image plus amère que douce de la société de ce pays qui fait figure de havre de paix et de relative prospérité dans une région minée par les conflits.

Son auteur, Fadi Zaghmout, vit à Dubaï. Paru en Jordanie en 2012, son ouvrage y a été très controversé sans pour autant être censuré, même s’il porte un regard critique sur les mœurs du pays – et plus largement du monde arabe – qui emprisonnent les femmes dans le rôle d’épouse et de mère, les hommes dans celui de mari et de chef de famille, et ce, quelle que soit leur orientation sexuelle ou leur souhait de mode de vie.

Les choses sont dites simplement, sans pathos, dans l’entrelacement d’un moment dans la vie de quatre femmes et un homme : Leïla, brillante étudiante, comprend que le plus prestigieux de ses diplômes ne vaudra jamais une alliance à son doigt ; Hayat, abusée par son père pendant son enfance, s’émancipe en devenant hôtesse de l’air ; Rana émigre en Suède pour épouser l’homme qu’elle aime et dont elle porte l’enfant car sa famille ne l’aurait pas permis ; Salma assume d’être une « faillite sociale », à savoir une femme non mariée et sans enfant de plus de trente ans, en prenant une décision radicale ; quant à Ali, homosexuel, il se résout à jouer la comédie et à prendre femme pour ne pas vivre en paria.

Plus que l’islam ou la politique du pays, c’est la société patriarcale, ici arabe, qui est dénoncée. Rana part vivre en Suède en cachette car elle craint pour sa vie : sa famille arabe catholique (ils sont 6 % en Jordanie) n’aurait jamais toléré qu’elle épouse un Arabe musulman, déjà enceinte de lui de surcroît. Arrivée à Stockholm, elle observe que les pratiques qu’elle a fuies ont cours dans certaines communautés de ce pays :

Les problèmes des Arabes de Suède ne diffèrent en rien de ceux qui sont restés au pays. Les femmes du Proche-Orient, où qu’elles soient, portent le poids du passé et de la tradition. L’honneur des hommes arabes est cramponné au sexe de leurs femmes, à Amman comme au Caire, à Chicago comme à Stockholm. Nous les femmes arabes, aurons-nous la force de transformer notre société et d’y imposer de nouvelles règles ? Ou les seules chanceuses sont-elles celles qui peuvent s’en échapper et embrasser une autre culture ?

La femme d’Ali en fait l’amer constat : son mari homosexuel peut vivre sa double vie cachée derrière le paravent social de leur mariage, mais pas question qu’elle fasse de même :

Cette injustice flagrante à mon égard, mon mari n’y prend même pas garde, tant le désir des femmes est nié par notre société. Elle trouve toutes les excuses aux hommes quand il s’agit de satisfaire leurs besoins et leurs envie, mais c’est un domaine interdit aux femmes. Même haram et coupable, les désirs des hommes passent toujours avant ceux des femmes (p. 179).

Il s’agit pourtant d’espérer… Ce pays a, dit-on, vu naître l’alphabet arabe, à Pétra. Et au cœur de l’être humain, d’où qu’il vienne, il y aura toujours la volonté de vivre selon ses choix. Les traditions en font souffrir beaucoup, mais dans le temps long de l’histoire de l’humanité, je veux croire qu’elles n’auront pas le dernier mot. Car comme le dit Hayat :

… tant que notre cœur battra, tant que nos jambes nous porteront, nous sentirons toujours cet élan dans la poitrine pour nous entraîner sur ce chemin qui s’ouvre devant nos pas. (p. 48)

L’image sur la couverture est la fresque « نحن واحد » (nous ne faisons qu’un) réalisée dans le centre-ville d’Amman (Jordanie) par AKUT dans le cadre de l’association aptART (Awareness & Prevention Through Art).

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